Bernard Laporte conduit-il le rugby français dans le mur ?

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Bernard Laporte conduit-il le rugby français dans le mur ?
Bernard Laporte, patron du XV de France.
Et si le rugby, souvent décrit comme un sport avec des principes, était en train de prendre la voie du foot?

La question mérite d'être posée lorsqu'on voit la manière dont Bernard Laporte transforme le rugby français, à savoir vers un sport qui ne se préoccupe plus ni des hommes ni des petits clubs, qui a des visions à très courts termes et dont les mots d'ordre sont : recettes, audiences, victoires... Bien sûr, le parallèle avec le foot peut paraître injuste. Il ne faut pas oublier que ce qui se passe dans le monde du ballon rond - et dont le rugby était jusqu'alors en parti « protégé » - est devenu la norme : qui s'étonne de voir des clubs changer trois ou quatre fois d'entraineurs dans l'année ? Qui doute encore de l'intégrité des dirigeants de la FIFA ? Est-on surpris de voir un pays considéré comme une dictature et pratiquant l'esclavage organiser une Coupe du monde ? C'est qu'au nom de l'universalisme, le foot s'est autorisé toutes les dérives. Sous prétexte de remplir toujours plus les stades, d'être toujours plus à la télé et d'être toujours plus « mondial », il (et ses dirigeants avec) ne recule devant rien : ni scandale, ni fraude, ni déshumanisation.

Novès et le passé

Après sa nomination en 2015, beaucoup ont vu en Guy Novès l'homme de la situation. Après des années de marasme rugbystique, seulement sauvées par une finale de Mondial (loin d'être complètement méritée), et terminées par une raclée historique (amplement méritée), l'équipe de France avait besoin d'un homme fort, un homme qui sait comment gagner. Lorsque le CV affiche quatre coupes d'Europe et neuf titres de champions de France (l'entraîneur de club le plus titré de la planète) et que notre jeu est reconnu dans le monde entier, on peut légitimement prétendre à ce poste de sélectionneur de la 7ème nation au monde.

XV de France - Guy Novès : quel futur pour l'ex-sélectionneur des Bleus ?Oui mais voilà : Novès est un homme qui appartient au passé. Ce passé pas si lointain où la valeur du maillot, la notion de dépassement de soi, l'appartenance à un groupe avaient un sens, un passé où jouer les All Blacks représentait une opportunité, jouer les Anglais un challenge, jouer le Japon une assurance... Ce passé ou l'on respectait les hommes, les institutions et le travail du sélectionneur. Novès appartient à ce passé là, celui que les plus de 20 ans connaissent, et il n'appartient pas au même monde que Laporte, c'est une certitude. Et à bien y regarder, c'est peut-être une bonne chose.

D'abord parce que Laporte, c'est une nouvelle façon de concevoir le rôle de président de la FFR. Loin de la discrétion de M. Camou, Laporte est sur tous les fronts. Il occupe le paysage médiatique comme un homme politique ou un homme d'affaire soucieux de son image. C'est d'ailleurs peut-être sur ce point que Laporte se démarque de Novès : il est un homme qui met les affaires économiques et politiques au premier plan. Jusque dans sa gestion de la FFR. Novès ne vend rien, il fait son travail. Il fait son travail consciencieusement et méthodiquement, que l'on soit d'accord ou non avec ses choix est une autre chose.

Réformes, coulisses et communication

Parce que depuis que Laporte est aux affaires donc, les annonces de réformes sont plus ou moins novatrices. Le gain de l'organisation de la Coupe du monde 2023 (qui a donné lieu à une très belle campagne de communication) est l'arbre qui cache la forêt et soulève beaucoup de questions sur son attribution. Laporte clame toujours plus fort que c'est bon pour le sport amateur que d'organiser un événement aussi important. Mais si l'on se penche sur les retombées de l'Euro de foot 2016, on s’aperçoit vite que les laissés pour compte sont les petits clubs et les amateurs. Mais surtout, pour Laporte c'est une omniprésence dans les médias, et pas toujours pour de bonnes raisons : on ne reviendra pas sur l'affaire avec Altrad, mais on pourra au passage rappeler que Bernard Laporte n'en est pas à son coup d'essai. On ne présumera pas de l'innoncence de Bernard Laporte, mais force est de constater que ses démêlés avec la justice n'aident en rien à l'image de l'équipe de France et que les mauvais résultats s'ajoutent à un climat nauséabond.

Alors certes on parle de situation exceptionnelle, que tant de défaites ne sont pas tolérables mais comment en est on arrivé là ? Tout simplement par la mauvaise gestion hiérarchique et communicationnelle de la FFR. Des annonces à tort et à travers (exiger trois victoires en quatre matches alors que l'on joue deux fois les All Blacks, quelle nation pourrait aujourd'hui annoncer une telle chose ?) ; une gestion du cas Serge Simon, placé au dessus de Novès alors même qu'il est complètement novice en tant qu'entraineur ; une tournée sud-africaine encore plus catastrophique en coulisses que sur le terrain ; laisser fuiter le renvoi de Novès avant d'en avertir l'intéressé...

XV de France - Guy Novès conteste la légalité de son licenciementNous sommes aujourd'hui dans une gestion en costard de la FFR, tout se joue en coulisses. Il faut connaître le patron, être dans les petits papiers. Et peu importe le palmarès, peu importe l'implication, le projet de jeu, l'expérience.

« Fais ce que je dis, mais pas ce que j'ai fait »

L'une des raisons invoquées est clairement le remplissage des stades : faut-il rappeler que le Racing 92 ne parvient que trop rarement à remplir son enceinte de Colombes (et que la U Arena est tout sauf un stade de rugby...) ? Que jouer trois matchs en sept jours se fait forcément au détriment de l'affluence ? Faut-il rappeler que l'image que véhicule l'équipe de France remplit au moins les stades que ses résultats ? On pourra aussi rappeler que lorsque Laporte était au manette de l'équipe de Toulon, les notions de beau jeu ou de JIFF étaient secondaires : un seul essai marqué lors des phases finales en 2013, à peine huit joueurs Français (dont 5 remplaçants) lors de la finale 2014... Et l'on pourra se poser la question du nombre de joueurs JIFF issue de la formation toulonnaise qui foulent aujourd'hui les pelouses du Top 14. En définitive, pour le président Laporte c'est : « fait ce que je dis, mais pas ce que j'ai fait ». Une maxime qui s'applique également trop souvent aux hommes politiques, avec des résultats pour tout juste respectés. Bien loin de la conception patriotique et fraternelle que pouvait avoir Novès de sa mission.

Parce que la réalité du terrain, ce sont des rugbymen qui ne savent pas jouer un deux contre un, qui vont à cinq dans les rucks sans se préoccuper de savoir si la balle est gagnée ou perdue, des joueurs qui ratent des coups de pieds faciles, des transmissions de plus en plus lentes, une transformation du jeu et une créativité en berne, une qualité de formation qui souffre à chaque match international. Ce sont des joueurs de plus en plus fatigués et donc blessés. Comme dans le foot, ils deviennent des bêtes de somme obligées d'enchaîner les performances, de réitérer les efforts... Faut-il souligner le caractère traumatisant du rugby ? Il suffit de jeter un œil aux performances de Guirado et Picamoles, fers de lance dans le combat, lors des derniers tests-matchs pour comprendre que les joueurs étaient au bout du rouleau, lessivés, vidés de toute énergie, alors que nous n'étions qu'au début de l'année sportive...

Questions sans réponse

Restent toutes ces questions fondamentales qui aujourd'hui ne sont même plus posées : que faire de ce calendrier et de tous ses doublons ? Que faire de ce championnat toujours plus dur pour les organismes et pour les esprits ? Quid des JIFFs ? Parlera-t-on enfin de la formation ou de l'influence des présidents de clubs sur la sélection ? Bref, il existe des mots sur les maux.

DOSSIER. XV de France : les mots sur les maux des BleusSi Novès a sa part de responsabilité dans ces mauvais résultats, son éviction et ce qui pourrait suivre montre que le rugby français n'en est qu'au début de ses turbulences. Laporte se rêve en président qui remplit les stades et qui redonne envie aux jeunes de se tourner vers le rugby, mais s'il veut y parvenir, il devra engager des vrais chantiers et laisser tomber le copinage, les affaires douteuses, les scandales, l'omniprésence dans les médias, et surtout cette vision à court terme si caractéristique des dérives de notre société.

Nous avons l'exemple à ne pas suivre sous les yeux : malheureusement, on pourra douter de la capacité de Laporte à faire les bons choix pour le bien commun du rugby hexagonal.

Florian Blondy
Florian Blondy
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