DOSSIER. Allemagne. La Wild Rugby Academy, l’étincelle du rugby allemand ?

DOSSIER. Allemagne. La Wild Rugby Academy, l’étincelle du rugby allemand ?
Hans-Peter Wild a fait énormément pour le rugby allemand. Crédit photo : Kessler Sportfotographie
Le nouveau propriétaire du Stade Français, Hans-Peter Wild, n'est pas un novice en ce qui concerne l'ovalie puisqu'il a fondé une académie en Allemagne.

Pour les passionnés de ballon ovale et de rugby, la capitale de l’Allemagne n’est pas Berlin. Il ne s’agit pas non plus de Hambourg ou de Munich, mais d’une ville de taille moyenne : Heidelberg. La cité du Bade-Wurtemberg compte environ 150 000 habitants, un château, une grande université et surtout… 4 clubs de rugby de Bundesliga 1. Considérée comme le bastion du rugby allemand, la ville a vu se fonder le premier club de rugby, le Heidelberger RK, en 1872, date charnière dans l’histoire de l’ovale outre-Rhin. 135 ans plus tard, en 2007, une autre institution a vu le jour de l’autre côté du Neckar : la Wild Rugby Academy. 

Un modèle novateur et singulier

Fondée par l’homme d’affaires et patron de Capri-Sun, Hans-Peter Wild, la WRA est aujourd’hui le centre national du rugby allemand. Celui que l’on surnomme Doctor Wild a confié le rôle de manager à la légende du rugby germanique, Robert Mohr.  L’ancien deuxième ligne connaît le haut-niveau, après plus de 10 saisons à Bourgoin et à La Rochelle. « L’Academy a été fondée pour développer le rugby en Allemagne. On a embauché des entraineurs, on les a envoyés dans des écoles pour augmenter la notoriété du rugby, pour que les enfants prennent du plaisir et qu’ils aillent dans des clubs ensuite », explique R. Mohr, très investi dans ce projet. Parmi ces entraîneurs, Kobus Potgieter, à la fois directeur de l’Academy et entraîneur de l’équipe nationale de rugby à XV. Débarqué d’Afrique du Sud en 2008, H.-P. Wild lui avait confié la mission de créer une Academy « pour promouvoir et améliorer le rugby allemand, sans plan ou structure pré-existante », confie K. Potgieter. « On avait essayé de la construire sur le modèle sud-africain, mais on a compris que c’était différent en Allemagne. On a changé, sans se focaliser sur la formation seule de jeunes joueurs qui s’entraînent tous les jours, on travaille différemment. Il y a trois secteurs : la promotion,  le développement et la haute performance », poursuit le directeur-entraîneur.

Le premier secteur correspond à ce travail pour établir le rugby en Allemagne. Il est effectué dans les écoles, grâce aux 38 coopérations existantes aujourd’hui. L’investissement est énorme et semble porter ses fruits au vu de l’augmentation du nombre de licenciés (8 636 en 2002 et 14 304 en 2016). Le deuxième secteur, celui du développement, se rapproche du modèle classique de l’académie. « On a des contacts avec les clubs pour les aider à se développer et on les soutient avec des entraînements que l’on organise », explique K. Potgieter, « les joueurs ne sont pas chez nous tout le temps, ils restent dans leur club et viennent s’entraîner chez nous le week-end ou dans la semaine ». L’Academy a organisé 863 entraînements de ce type en 2016, ce qui a permis à plus de 21 000 enfants de découvrir le rugby. Le dernier secteur, celui de la haute performance, est plus récent : « fin 2014, M. Wild a voulu changer de stratégie et a créé un secteur de haute performance pour développer deux équipes nationales compétitives, attirer l’attention sur notre sport et créer la croissance à travers deux équipes phares », raconte R. Mohr. « Nos entraîneurs travaillent tous les jours avec les joueurs au niveau physique, tactique, technique, et du positionnement », explique K. Potgieter.

Des investissements colossaux

Ce sont une trentaine de salariés dont une vingtaine d’entraîneurs qui participent à la réputation de l’Academy, considérée comme le « Marcoussis allemand ». Doctor Wild a également créé des structures pour soutenir les équipes nationales dans leurs objectifs : se qualifier à la Coupe du Monde 2019 pour le XV et aux Jeux olympiques de 2020 pour le 7. « Il fait tout pour que les joueurs puissent avoir des structures professionnelles en Allemagne et que les équipes nationales n’aient pas de problèmes financiers », reconnaît Fabian Heimpel, international à 7. Au total, depuis 2007, Doctor Wild a investi plus de 10 millions d’euros dans cette Academy, dans la promotion du rugby et pour les équipes nationales, ce qui lui vaut d’être considéré comme le mécène du rugby allemand. « On est un partenaire qui donne énormément, dont 500 000 euros de subventions directes pour les équipes nationales, 450 000 euros par an en termes de personnels à disposition pour l’équipe d’Allemagne et la plupart de nos coaches sont des internationaux allemands », renchérit R. Mohr. Si ces investissements sont surtout perceptibles à long terme, les progrès sont incontestables : en 2006, l’Allemagne pointait au 28ème rang au World Rugby. Elle est aujourd’hui 22e mais se rapproche des nations mieux classées, comme le prouve les victoires face à l’Uruguay (18e) et la Roumanie (15e, juste derrière l’Italie).

Source : Rapport 2016 de la Wild Rugby Academy, en ligne ici.

« Rien qu’avec ces succès, World Rugby nous considère comme une nation émergente  et nous soutient avec un fonds pour la haute performance. Il y a aussi de grands actionnaires qui ont investi dans le rugby allemand comme DHL, Adidas, plus Doctor Wild et les subventions de l’Etat », se réjouit R. Mohr. L’ancien deuxième ligne est convaincu de l’efficacité de l’Academy et croit foncièrement à la portée de ces investissements : « ce que je veux dire, c’est qu’il n’a pas fallu grand-chose et dans le monde du rugby, j’ai l’impression que tout le monde attend une étincelle et je pense que cette étincelle, elle vient de nous et de notre engagement avec l’équipe d’Allemagne ». Les connaisseurs sont d’ailleurs tous unanimes quant à l’apport de la Wild Rugby Academy et de Doctor Wild pour le rugby allemand, ce que ne manque pas de rappeler Klaus Blank, président de la fédération allemande de rugby (DRV) : « Il faut avouer simplement que sans son soutien, le rugby à XV n’aurait jamais pu atteindre ce niveau ici. C’est certain et nous sommes très reconnaissants de tout ce qu’il a investi dans le rugby ces dernières années. (…) Les moyens économiques et humains qui sont investis sont énormes et encore une fois, sans toutes ces aides, nous n’aurions jamais eu ce niveau ». Mais (car il y a un « mais ») tous ces investissements compliquent quelque peu les rapports de force dans la hiérarchie du rugby allemand.DOSSIER. INTERVIEW. Klaus Blank, président de la Fédération allemande de rugby : ''nous sommes encore un sport marginal''

Une relation ambiguë avec la DRV

La Wild Rugby Academy est partenaire officiel de la DRV, comme le rappelle K. Blank, « nous avons un contrat de sponsoring et avec cela il subventionne beaucoup notre équipe de rugby à XV ». Sauf que toutes les parties n’entendent pas la nature de ce contrat de la même manière. « On a eu des différents avec M. Wild, il ne se voit pas comme un sponsor, il veut plus d’influence, on voit presque une lutte d’influence : la fédération allemande a besoin de M. Wild, mais parfois il demande trop », explique Denis Frank, journaliste pour totalrugby.de. Raison de ce conflit : le rugby à 7. « Le gouvernement allemand ne subventionne que le rugby à 7 [à hauteur de 2 millions d’euros par an, ndlr] parce que c’est un sport olympique, mais l’équipe à XV a besoin d’ailiers et d’arrières et les meilleurs en Allemagne jouent en équipe de 7, parce que le gouvernement le veut », poursuit Denis Frank. Le torchon brûle. La DRV assure pourtant ne pas vouloir faire du 7 une priorité : « Les racines du rugby en Allemagne viennent du rugby à XV et on ne va pas le délaisser pour le rugby à 7. (…) Pour nous, les deux sont tout aussi importants », affirme K. Blank. Ce que ne croit pas Robert Mohr : « la fédération reçoit beaucoup de subventions pour le 7 et en conséquence elle se focalise là-dessus ».DOSSIER. Allemagne. Le rugby à 7, une chance en or ?

Irrité par cette préférence officieuse, Doctor Wild a tranché : son Academy ne soutient plus le rugby à 7. « Nous, notre vision, c’est qu’on développe le rugby en général et pas seulement celui pour lequel on reçoit des subventions. C’est ça le problème qu’on a, on ne peut pas se focaliser sur le 7 parce qu’on n’a pas la profondeur pour fournir une équipe sans baisser de niveau », s’agace Robert Mohr. Ce point de désaccord avec la DRV pose problème à l’heure où le contrat de sponsoring vient à son terme. « Nous négocions actuellement pour décider de comment il va se poursuivre. Nous sommes optimistes pour cela », assure K. Blank. Robert Mohr semble plus pessimiste : « ça fait un an qu’on négocie et le contrat se termine en août ! » Mais la volonté de poursuivre le partenariat est intacte chez l’ancien rochelais : « ma conviction, c’est que le 7 est subventionné par la Fédération, que les équipes nationales dépendront toujours de la Fédération mais je pense que nous pouvons apporter une grande valeur ajoutée à l’équipe à XV. Il faut moins investir dans le 7 et travailler en coopération dans les secteurs de développement ». Reste à connaître les clauses du contrat, s’il est bel et bien prolongé. Une chose est sûre, c’est que l’avenir du rugby allemand passe par la Wild Rugby Academy.DOSSIER. À la découverte de la Bundesliga et du rugby allemand