Lionel Girardi : ''il est indispensable de mieux préparer nos gamins.'' [Partie 2]

Lionel Girardi : ''il est indispensable de mieux préparer nos gamins.'' [Partie 2]
Nos jeunes sont-ils assez préparés ?
Deuxième partie de notre interview avec Lionel Girardi. Il répond à quelques questions sur les difficultés de la formation française.

Ce lundi, Lionel Girardi nous décortiquait les propos d'Émile Ntamack à propos de la formation toulousaine. Aujourd'hui, la série continue avec son expertise sur la formation française dans les clubs professionnels. Perpétuel chantier ou véritables difficultés pour les clubs de Top 14 ? Il répond à nos questions.

Lionel Girardi : ''Ce que fait le Stade Toulousain est très prometteur'' [Partie 1]

Les championnats de jeunes sont-ils déconnectés de leur objectif premier : fournir des joueurs à l'équipe fanion du club (voire au XV de France) ? 

Non, les championnats ne sont pas déconnectés de leur objectif de produire des joueurs pour l’équipe fanion. Cependant, le niveau des divisions seniors en France a évolué depuis 20 ans, et malheureusement les niveaux des championnats jeunes n’ont pas suivi cette évolution. Il est vrai que les clubs ont du mal à «s’auto-fournir» avec leur propre formation, et on le voit bien en Top14 avec les étrangers. Malheureusement, le phénomène descend de plus en plus bas dans les divisions où l’on retrouve des étrangers en divisions régionales...

Est-ce la faute aux éducateurs et autres entraîneurs qui choisissent un joueur physique au détriment d'un joueur technique ? 

Le rugby est un sport où la part des qualités physiques est très importante dans la performance, car c’est un sport de contact, le joueur physique est capable d’avancer et pour marquer, il faut... avancer ! Dans les catégories jeunes, le joueur dit physique est «un morphotype», un joueur qui a bien souvent un à trois ans d’avance dans sa maturité biologique. Dans notre jargon, c’est le «grand gaillard». Il est alors très tentant de privilégier ces joueurs physiques pour gagner les matchs, au détriment de les former. Mais malheureusement, je ne peux pas vous dire de privilégier les joueurs physiques aux joueurs techniques, car on ne forme pas de joueurs techniques donc le choix est réduit... Lorsqu’on parle de joueurs techniques, bien souvent, on pense aux joueurs qui savent faire des passes, mais la technique ne s’arrête pas là ! Aujourd’hui, si vous voulez renverser la tendance des joueurs physiques, en plus de la passe, il faut que ces joueurs plaquent. Car un joueur physique qui n’avance plus ne sert plus à grand-chose ! Ce qui peut résoudre par ailleurs tous les problèmes de sécurité rencontrés de nos jours avec les commotions, et malheureusement, les décès.

C'est la fin des "morphotypes" impressionnants dans le rugby moderne avec cette vision du Stade Toulousain cette année ? 

Ce que fait le Stade Toulousain est très prometteur et ouvre effectivement des perspectives sur la remise en question des morphotypes impressionnants, mais c’est top tôt pour le dire. Il faut un peu plus de temps pour émettre des conclusions. Par contre, il serait intéressant de faire évoluer les règles pour amplifier ce qu’ils font, avec un abaissement du plaquage en dessous de la poitrine et des percussions effectuées avec le ou les bras collés au corps.

Je reprendrai une des "maximes" si souvent utilisée en formation des entraîneurs et des éducateurs : les joueurs sont à l'image de leurs éducateurs. Mais je dis clairement à la DTN : les entraîneurs et les éducateurs français sont à l'image de leurs formateurs !

Vers quoi devrait tendre la formation française selon vous ? 

La première des choses est de définir le mot «formation». La formation a pour but d’emmener le joueur à son meilleur niveau possible en développant l’ensemble de ses ressources (techniques, physiques, tactiques, stratégiques et mentales) tout au long de sa croissance de 6 à 20 ans. Le simple fait de proposer des contenus d’entraînements aussi pertinents qu’ils soient ne suffit pas à former un joueur. La formation du joueur est un suivi individuel, un accompagnement du sportif tout au long de sa croissance ! Cet accompagnement se doit d’être une relation d’échange entre le sportif et l’entraîneur. En effet, ce dernier doit prendre en compte le ressenti et l’envie du sportif pour l’accompagner efficacement.

L’exemple typique est le choix du poste dans les catégories U14, U16 et U18. Dans les clubs pros, on est arrivé à un extrême avec des fiches de poste liées aux morphotypes. Autrement dit, suivant la morphologie du joueur, on le met à tel ou tel poste prétextant que c’est le mieux pour lui s’il veut accéder au haut niveau. C’est un management autoritaire : l’entraîneur dit et le joueur obéit ! C’est une catastrophe ! Il en est de même pour les clubs amateurs, la majorité des entraîneurs sur ces catégories jeunes orientent les jeunes vers des postes par stratégie d’équipe afin d’avoir la meilleure équipe possible du moment sur le terrain, au lieu de prendre en compte les ressources des jeunes et leurs envies. Je n'ose même pas aborder les catégories U8 à U12, mais si vous référez aux propos d’Emile Ntamack, il y a aussi les notions de stratégie et donc forcément de postes dans ces catégories... La formation devrait surtout et avant tout être abordée dans les écoles de rugby des clubs amateurs avec 2 objectifs prioritaires : la technique et la charge d’entraînement.

Comment ça ?

La technique, car l’âge d’or des apprentissages se situe entre 8 et 14 ans. Donc à 85% dans les écoles de rugby. Aujourd’hui, nos gamins sortent trop pauvres techniquement de nos écoles de rugby. Vouloir rattraper ce retard entre 14 et 20 ans pour produire des joueurs de très haut niveau est un pari qui est fait depuis presque 20 ans et on en voit le résultat !

La charge d’entraînements, qui est trop faible dans le nombre d’entraînements avec encore trop d’écoles de rugby qui n’ont qu’un seul entraînement par semaine et souvent le jour des tournois (samedi), mais aussi et surtout dans l’entraînement lui-même, où sur 2h d’entraînement, on peut avoir des temps effectifs de jeu individuel de quelques minutes ! Là aussi, vouloir rattraper ce retard entre 14 et 20 ans est un pari très risqué, et quels en sont les résultats ? Une augmentation des charges d’entraînements trop violentes avec des blessures graves (croisé du genou, fracture de fatigue, pubalgie...) à 14, 15 ou 16 ans !

Pour revenir aux clubs pros, mais aussi pour les ententes de clubs amateurs, la notion d’effectif est aussi un facteur important dans la formation du joueur. Certains discours de recruteurs de clubs pros sont basés sur la notion d’entraînement. À savoir que le joueur, pour progresser, doit s’entraîner avec les meilleurs et c’est donc le cas chez eux, c’est un argument fort pour recruter. C’est faux ! Comme vous le dirait certainement Henry Broncan, notre sorcier gersois, le premier élément qui fait progresser le joueur est le match ! Donc ce n’est pas s’entraîner avec les meilleurs qui fait progresser, c’est d’abord et avant tout de jouer contre les meilleurs ! Prenez une saison de U16 : actuellement, les poules sont de 8 équipes, ce qui fait 14 matchs, comptez 2 matchs amicaux et 2 matchs de phases finales vous arrivez à 18 matchs, ayant des mi-temps de 35min, nous arrivons à un temps de jeu de 1260 min. Ce temps de jeu global est un temps minimum pour un joueur afin de progresser efficacement, je dirais même que s’il y avait 20 à 22 matchs par saison, cela serait mieux. Alors il faut m’expliquer comment avec des effectifs de 35 joueurs, on peut arriver à avoir un tel temps de jeu effectif pour tous les jeunes !

L’effectif de 35 joueurs s’est déterminé empiriquement au travers des compétitions seniors en évaluant les blessures, les maladies (côté professionnels), et on rajoute les absences (côté amateursafin de ne jamais manquer de joueurs pour composer son équipe. En aucun cas, l’effectif de 35 joueurs n’est un facteur pertinent lorsqu’on parle de formation du joueur ! Avec de tels effectifs, en règle générale, vous avez dans les clubs pros 5 joueurs qui ne jouent jamais et une dizaine qui ne jouent que 5 à 10 minutes par match. Autrement dit, il faut attendre des blessures pour espérer jouer ! Je pense que les parents, au lieu d’être aveuglés par le maillot du club, devraient plutôt bien se renseigner sur ce que font réellement les enfants dans ces clubs ! Un effectif de 25 joueurs chez les jeunes suffit amplement. Il vaut mieux jouer à 18, sans personnes dans les tribunes, que jouer à 22 avec 10 copains dans les tribunes ! L’histoire des doubles licences avec ces grands discours où chez nous tout le monde joue, c’est du vent, car dans la réalité c’est un peu différent : tous les samedis, à Langon en National U16, on joue face à des doubles licences. Je défie quiconque aussi compétent soit-il, de me dire qui est en double licence. Ces pauvres jeunes ont tellement peu de temps de jeu effectif ou sont tellement sur-estimés, qu’ils sont transparents et n’amènent aucune plus-value ! Les seuls qui pourraient amener sont les titulaires, mais leur temps de jeu ne justifie pas une double licence. Pour les autres, ils feraient mieux de rester dans leur club d’origine au lieu de rêver...

Comment rivaliser face à des joueurs physiques pour nos jeunes Français ?

Comme j’en ai parlé précédemment, un joueur physique type morphotype qui n’avance pas ne sert plus à rien puisqu’il n’a rien d’autre à proposer. Il suffit donc de le plaquer (sourire)Justement, le plaquage (comme la passe d’ailleurs) est un des gros problèmes techniques français. Aller voir des tournois U14, et même le Super Challenge : 1 plaquage sur 2 n’est pas techniquement valable, et je suis très large dans le 1 sur 2. Entre la mauvaise épaule (tête du mauvais côté puisque personne ne sait plaquer des 2 épaules), la mauvaise position basse et la mauvaise hauteur de plaquage, il ne reste plus grand-chose...

Je tiens à préciser aux parents que le rugby est un sport enrichissant qui peut être joué dans les catégories jeunes sans risque majeur pour leurs gamins. Aujourd’hui si la DTN (Direction Technique Nationale) décide d’envoyer tous ses moyens humains professionnels (cadres techniques) dans les écoles de rugby de tous les clubs, en deux ans, vous n’avez plus de problèmes liés à la sécurité du joueur. Il faut savoir qu’aujourd’hui les professionnels de notre sport sont orientés majoritairement sur les filières de détections, d’entraînements et de sélections des jeunes. Ils sont censés faire aussi la formation des éducateurs et des entraîneurs, mais lorsqu’on voit le niveau des ces bénévoles, on peut se poser des questions d’autant plus que ces personnes sont avant tout des passionnés ! 

Aujourd’hui, il ne sert plus à rien de faire le challenge Orange (challenge technique en U14). Il ne sert plus à rien de mettre en ligne sur le site de la FFR, des exercices, plans de formation, etc. Il ne sert plus à rien, depuis son bureau, de créer des passeports du joueur U14 imbuvables pour se donner bonne conscience, car ils sont mis en place par des éducateurs non formés. Aujourd’hui il faut de la présence humaine professionnelle quotidienne pour former et accompagner nos éducateurs des écoles de rugby. En d’autres termes, il faut des cadres techniques à vocation de formateur de cadres à vocation de formation de joueurs débutants, afin d’augmenter exponentiellement nos potentiels de joueurs de 13 ans qui rivaliseront avec les morphotypes et donneront bien plus de choix dans la filière fédérale et dans la filière des clubs pros. Il est indispensable de mieux préparer nos gamins tant sur le plan de leur sécurité, que pour l’accession aux filières de haut niveau jeune. 

Aujourd’hui les cadres techniques sont de très bons entraîneurs, mais leurs compétences ne répondent pas aux problématiques actuelles du rugby français. Si on analyse les faits, on utilise des moyens humains pour former des jeunes de niveaux fédérales (ou moins) et emmener notre équipe de France dans le lot des nations secondaires : c’est un gâchis humain et financier ! Combien de temps on va encore cautionner un tel système ?

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