De la prison au terrain, l'incroyable histoire d'un joueur fidjien

De la prison au terrain, l'incroyable histoire d'un joueur fidjien
Soky et Yan Dulac, un ballon comme lien unique. Crédit photo : Bruno Barlier La Montagne Centre France
Quand un entraîneur décide de sortir un joueur qu'il ne connaît pas de prison, une belle histoire débute.

Nous avons eu vent via La Montagne d'une histoire hors du commun, que le monde du rugby permet, et adore. Celle de Vilitati Sokiveta Nadialobo, alias Soky, un joueur fidjien évoluant à Guéret. Il ne vous est peut-être pas inconnu, cet ancien international à VII fidjien (21 matchs pour six essais) est arrivé en France seul en 2014, à Bourg-en-Bresse. Un an après il rejoindra Chalon-sur-Saône, qui déposera le bilan l'année suivante, puis Aubenas. Encore joueur à Aubenas, il prend la voiture alcoolisé et provoque un accident, blessant une personne. Il écope de 18 mois de prison ferme, plus un an avec sursis et est aujourd'hui détenu à Guéret. 

Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Alors qu'il est détenu à la prison de Guéret, Yan Dulac, entraîneur du RCGC fera tout auprès de son club pour aller le chercher. À bientôt 30 ans, Soky joue actuellement pour le club de Guéret avec une autorisation de sortie les jours de matchs à domicile. Nous avons décidé de poser quelques questions à Yan Dulac sur Soky :

Comment Soky est-il arrivé à Guéret ?

Étant en formation Diplôme d'État à Marcoussis en 2016, je me suis retrouvé entraîneur du Rugby Club Guérétois Creuse pour la saison 2017/2018 en Fédérale 3. Je m'occupais du recrutement et après avoir ciblé mes besoins, je me suis rapproché de divers connaissances pour trouver mon bonheur. Après avoir contacté Julian Vulakoro qui est un ancien international fidjien avec 4 sélections, et actuellement président de "French Fidjian Classic Association (dont le but est d'aider l'intégration des joueurs du pacifique dans l'hexagone. Il m'a fait part de la volonté d'un joueur fidjien, jouant à Aubenas dans la poule Élite de Fédérale 1, de trouver un club convivial et prêt à l'accueillir pour l'aider à s'épanouir suite à quelques déboires avec la justice. Quand j'ai pris connaissance de son nom et de son CV, il ne m'a pas fallu longtemps pour sauter dans la voiture et aller chercher cet international à VII. Et ce, malgré l'absence d'informations sur le dossier juridique.

Pourquoi avoir décidé de sortir Soky d'Aubenas ?

Après avoir échangé avec honnêteté et respect avec Soky sur la réalité de son quotidien et surtout de son avenir, j'ai pris la décision de missionner le club pour tenter de sortir cet extraordinaire garçon d'une situation très compliqué, et surtout très injuste. Mais aussi, naturellement, pour tenter de le recruter pour optimiser grandement le potentiel du groupe. Le club accepta et mis tout en oeuvre pour finaliser ma requête. Une longue période commença sur ce dossier épineux et surtout laissé à l'abandon...

J'ai donc pris ma voiture pour aller rencontrer le JAP (juge d'application des peines) à Aubenas et transférer son dossier au tribunal de Guéret, dans un premier temps. Dès lors que le dossier fut arrivé au tribunal de Guéret, le club engagea un avocat pour voir dans quelles mesures on pouvait aider l'homme et s'il pouvait jouer au rugby. Il a fallu dans un premier temps rassembler tous les documents administratifs de Soky. Ça faisait maintenant trois ans qu'il évoluait en France en tant que professionnel, et il est de notoriété publique que certains clubs pro jouent avec les règles et les lois avec ces joueurs venus du Pacifique. Soky ne déroge pas à la règle...

Avec l'aide de membres dévoués du club, un long processus s'engagea. Par chance, les instances et les autorités de la ville nous ont fortement aidés dans cette démarche. Tous les partis œuvrèrent pour aller dans le même sens. Et finalement, après un travail titanesque dans l'urgence, nous avons pu proposer un dossier complet et salvateur sur le bureau du JAP de Guéret.

Il faut savoir que Soky avait été honteusement condamné à une peine ferme pour un accident de la route en état d'ébriété. Quand je dis injustement condamné, il n'a pas été défendu, et sans appel. Il a été condamné à deux ans ferme. Ce sont des garçons qu'on balance dans la société occidentale alors que 24h avant ils vivaient encore pieds nus sur des plages. Soky n'avait ni fenêtre ni porte chez lui, il vient de la plus petite île des Fidji. Ça n'excuse pas cet accident dont il est l'auteur et il mérite d'être sanctionné. Abandonné, livré à lui-même, c'est un joueur perdu et traumatisé que j'ai rencontré la première fois. Charmés par sa gentillesse et son humilité, nous étions tous heureux de pouvoir lui annoncer qu'une peine aménagée avait été accepté. Il avait obligation d'avoir un travail et de passer ses nuits en prison pour pouvoir jouer au rugby.

Lors de notre match de phase finale la saison dernière, j'ai décidé de confier les derniers instants de la préparation psychologique à Soky. Étant un joueur très pieux, il se recueille systématiquement avant les matchs. Sans aucune connotation spirituelle ou religieuse, j'ai demandé à mes joueurs de se resserrer autour de lui. Un genou au sol et lié comme un seul homme, toute l'équipe communiaient ensemble sous les paroles et les sanglots de notre héros. Un moment d'une rare intensité et d'une vive émotion... On s'en souvient tous encore...

Racontez-nous une semaine type pour Soki ?

Il travaille dans un magasin de la grande distribution du lundi au vendredi. Il passe ses nuits et ses week-ends à "l'hôtel", comme il l'aime l'appeler. Il reste en liberté lors des jours d'entraînements et il est autorisé à sortir les jours de matchs à domicile.

On imagine que c'est un excellent joueur ?

C'est de la dynamite à l'état pur. Capable de jouer du 11 au 15, il excelle sur les extérieurs. Cependant, même si l'essai ne fut pas concluant pour lui, je suis certains que c'est en numéro 7 qu'il deviendrait sublime ! Fidèle aux ressources physiques de ses compatriotes, il possède une vélocité et une puissance hors du commun pour notre niveau. Même si c'est un joueur au potentiel énorme, il pêche un tantinet au niveau de la dextérité. Mais là où il devient monstrueux, c'est dans le domaine défensif. Athlète accompli (1m90 pour 105kg), il assène des plaquages à faire frémir les plus courageux. Il est excessivement dur à l'impact, qu'il associe avec une faculté d'accélération explosive. Il fait même jeter des gonfles à des garçons qui l'ont déjà croisé quelques actions avant ! Les supporters s'affolent quand il monte en pointe, avant d'être ébahi lorsqu'il sort de la ligne avec pour seule cible le porteur de balle. Moi, je ferme les yeux. Et j'entends le bruit.Crédit vidéo : tex rex

Comment a-t-il été accueilli à Guéret ?

D'abord dubitatif, le public s'est interrogé sur sa présence à Guéret. Tout et n'importe quoi a été entendu dans les travées. Mais après quelques exploits, quelques traversées de terrain et quelques timbres administrés, il est naturellement devenu la coqueluche du public. Pour preuve, depuis le début de saison, pas un dimanche ne se passe sans qu'un "Soky ! Soky !" n'émane des tribunes.

Ses coéquipiers l'adorent et le remercient. On sait à quel point la présence d'un homme peut fédérer et rassurer un groupe. Il fait parti de ceux-là. Il faut cependant éviter de le croiser à l'entraînement et quand il est mal luné... C'est un joueur tellement respectueux de ses coéquipiers et du staff que c'est un plaisir à l'entraîner. De nature attentive et volontaire, il ne compte pas ses efforts. Il faut aussi le surveiller ! Parfois quand il s'ennuie, il va m'endormir un de ses coéquipiers pour se réveiller ! Quant à sa vie sociale, il est devenu un membre apprécié de notre communauté. C'est aussi un travailleur émérite qui est plébiscité par ses collègues de travail. Côté dirigeants, il fait l'unanimité : garçon extrêmement gentil, un petit peu timide et profondément respectueux.

Rassurez-nous, l'histoire d'amour ne s'arrête pas là ?

On ne sait jamais de quoi est fait l'avenir. Cependant, il semble apprécier sa vie en terre creusoise. Une chose est certaine, c'est que le club imagine à juste titre le conserver. D'autant plus que sa femme est sur le point de le rejoindre. Encore un dossier épineux dont le club s'est occupé... Ça va finir de le libérer de son manque. J'aime aussi à croire que notre avenir est en commun, car une amitié sincère et une affection particulière nous lient. Ici ou ailleurs, l'avoir dans mon sac me rassurerait...