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[INTERVIEW] Un jeune Tricolore peut-il encore conjuguer rugby et études ?
Pierre Jutge était capitaine de France U20 Développement pendant les U18 International Series.

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Pierre Jutge, capitaine de l’équipe de France U20 Développement nous explique pourquoi il a décidé de faire passer les études avant le rugby.

Félicitations pour votre triomphe dans cet U18 International Series en Afrique du Sud. Vous avez dominé la compétition de bout en bout, gagné tous vos matches, dans la continuité de ce que vos aînés ont accompli il y a quelques mois.

Merci, c’est vrai, cette tournée en Afrique du Sud est une belle histoire pour ce groupe, et elle représente aussi évidemment l’accomplissement du travail mis en place au sein de la Fédération depuis plusieurs années. Je suis à titre personnel très fier de mes coéquipiers qui ont montré beaucoup de détermination et de sérieux dans le travail, ce qui nous a vraiment donné une forte cohésion de groupe – paramètre clef de notre réussite dans ce parcours.VIDÉO. International U18 Series. France U20 Développement réalise le Grand Chelem

Peux-tu nous parler de la mentalité de l’équipe à mesure que les matchs se sont enchaînés ?

Le plus important a été de rester humble à chaque coup de sifflet final, bien sûr. Nous marquons neuf essais à la Western Province Academy, juste après notre arrivée ici, en match préparatoire avant le début du tournoi. Dans mon rôle de capitaine, je me souviens m’être interrogé régulièrement sur l’état d’esprit des joueurs, avoir pris la température avant et après les matches afin de m’assurer au maximum que nous gardions la tête sur les épaules.

Nous avons par la suite idéalement débuté la compétition en rentrant au vestiaire à la pause contre l’Angleterre sur le score de 31-0. On s’est dit « ça le fait ». Contre les Sud-africains, nous avons senti la différence, surtout dans le défi physique. Ce n’est pas qu’un stéréotype de dire que ça tape vraiment fort à l’impact. Mais nous ne nous sommes pas affolés, nous avons su mettre notre jeu en place et avons mis la main sur le ballon en seconde période et nous sommes redevenus dangereux même après quelques moments chauds.

Enfin le dernier match contre le Pays de Galles est arrivé à point nommé, et nous avons laissé exploser notre joie tout en chanson à la fin de la partie (victoire 52-7). C’était une belle récompense, surtout après une rencontre où nous avons beaucoup joué au ballon. Cette envie de jouer, de faire jouer, de faire vivre le ballon est d’ailleurs pour moi la force principale de ce groupe et explique en (grande) partie ses bons résultats contre des nations venues des deux hémisphères.

Comment positionnes-tu la France à l’échelle du rugby mondial ? Le système dans lequel tu grandis te permet-il de t’épanouir à tous niveaux ?

Je pense que la qualité et les compétences ont toujours été là, et que les structures sont bonnes. Chez les jeunes, nous avons un bon cru en ce moment, avec quelques générations (1998,1999, 2000, 2001) vraisemblablement capables de rivaliser avec les nations stables au plus haut niveau. Ce qui est plus inquiétant, en tout cas en ce qui me concerne, c’est que le système français, à l’inverse de celui de l’Angleterre par exemple, ne me simplifie pas la tâche quant à mon désir de poursuivre les études que j’ai choisies d’entreprendre. Je viens de faire ma rentrée en 2e année de prépa aux grandes écoles de commerce et privilégie naturellement les cours en ne m’entraînant que deux fois par semaine. Lorsque l’on connaît la compétitivité ne serait-ce que dans les stages de brassage régionaux amenant à l’équipe de France, tout joueur un minimum ambitieux sait à quel point il est délicat de lever le pied avec le rugby pour étoffer mon CV avant mon entrée dans la vie active.

Cette critique de l’ultra-professionnalisme dans le rugby a récemment été reprise par Thomas Lombard, ancien international, dans les Colonnes du Parisien. Il y critique vivement la décroissance du niveau intellectuel de jeunes joueurs afin de faire d’eux des machines à jouer au ballon, sans « double projet ».

Je pense que l’intelligence dans le rugby est un facteur clef et que former des joueurs à juste être de « simples » joueurs de rugby peut avoir des aspects positifs limitants. On forge aussi un homme au travers des études. L’école doit accompagner dans le rugby et vice-versa. C’est de toute évidence une différence essentielle avec le modèle anglo-saxon, ainsi par exemple nous venons d’affronter l’équipe des South African Schools (SA Schools) dont le budget est géré à l’échelle nationale afin de mettre les joueurs de talent dans les meilleures conditions possibles scolairement et sportivement, alors qu’en France il n’existe pas de coopération entre la Fédération Française de Rugby et certains cursus / écoles. Vous vous doutez bien que je ne critique pas notre structure, au contraire au vu du confort dans lequel nous nous trouvons ainsi que de nos résultats, je dis par contre qu’au niveau du ministère de l’Éducation Nationale en France ou au niveau des clubs français, il y a des réponses urgentes à amener à certaines questions. Il n’existe pas d’emploi du temps aménagé à ma filière d’études et pour ne pas passer à côté au concours général en mai 2019, je suis obligé d’établir un certain ordre de priorités et de m’y tenir. Je n’ai que 18 ans après tout.

Philippe Boher, Manager Général de cette équipe des U20 Développement, a dit beaucoup de bien à ton égard après cette tournée, mais exprime surtout la chose suivante : « Nous souhaitons aller de plus en plus vers un joueur capable d’être autonome, acteur de son projet d’entrainement et de développement. »

Je l’en remercie, je reconnais le groupe dans son propos. L’évolution constante de ce sport nécessite à chacun d’être capable d’anticiper sur les trois voire cinq prochaines années de nos potentielles carrières, afin d’adapter notre préparation et notre projet de jeu. Si nous prenons par exemple le poste de talonneur auquel j’évolue, nous nous apercevons que c’est un poste qui a connu une importante mutation dans les dernières décennies, et qui n’est pas pratiqué de la même manière selon tel ou tel pays. Chez nous, c’est désormais un poste où l’on doit beaucoup se déplacer, plaquer, et être multitâches étant donné que nous laissons moins d’énergie que nos comparses piliers en mêlée. Offensivement, avoir des mains est quasi-obligatoire, comme si nous étions tantôt joueur de première, tantôt de troisième ligne. C’est un peu un poste « bâtard » en fait, mais je ne me plains pas, au contraire, j’aime la pugnacité ainsi que la diversité dans les tâches qu’il requiert. Je travaille pour m’adapter, en prenant pour exemple ce qui se fait de mieux aujourd’hui à ce poste : sur la scène internationale, certains talonneurs sont de véritables match winners, comme Dan Coles qui est non seulement très véloce, très habile balle en main mais surtout d’une grande intelligence de jeu. Pas étonnant que les All Blacks performent encore mieux lorsqu’il est sur le terrain.

Quelles sont les échéances à venir pour toi et comment vois-tu ton avenir ?

Dans l’immédiat, un focus sur les études et puis je l’espère du rugby : le club de Colomiers dans lequel j’évolue compte quatre talonneurs, donc il me faudra encore du temps et du travail pour éventuellement y trouver un jour ma place. Avec l’équipe nationale, nous reprenons en janvier avec un stage pour affronter l’Italie, des matches amicaux et puis, le tournoi des 6 Nations pour les heureux qui partiront avec les moins de 20 ans. Je ne me projette pas plus loin que cela pour l’instant, même si la coupe du monde des moins de 20 ans du mois de juin nous fait tous envie. Ce serait pour moi un défi magnifique que de faire partie de cette aventure en Argentine.

Ensuite, dans un monde parfait qui m’emmènerait au haut niveau, si le Top 14 est bouché, malgré la volonté récemment affichée de la part du président Laporte de contourner le système de JIFF, cela ne me déplairait pas d’aller jouer à l’étranger, comme en Irlande, aux Etats-Unis ou au Japon. La grande différence réside évidemment dans le fait que le défi sportif prendrait le pas sur le défi patriotique, car le Brennus ne peut se décrocher que dans un seul championnat. Cependant il me semble que les réformes favorisant la titularisation de joueurs Français au niveau des clubs ou de la Ligue sont encore timides et que donc, si je m’auto-délocalise pour un moment au profit d’un temps de jeu supérieur, cela ne peut m’être que bénéfique tant au niveau personnel que sportif. Moi, ce que je veux, c’est jouer au rugby.

Manfred Levesque
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