Buter, c’est l’action la plus simple du rugby à expliquer… et l’une des plus dures à maîtriser. Certains ont essayé, ils ont eu des problèmes. Pour percer les mystères de cet art, on est allé chercher quatre regards complémentaires. Celui de Yann Delaigue, ancien ouvreur du Stade Toulousain et international français (20 sélections), qui raconte la routine “classique” du buteur et la précision des réglages.
Celui d’Hugo Reus, champion du monde U20 2023 et ouvreur de Montpellier, qui assume un tir au but moderne où le mental prend souvent le dessus. Mais aussi l'oeil passionné de la Tricolore Morgane Bourgeois, meilleure réalisatrice du 6 Nations 2025 (73 points). Ainsi que celui de Romain Teulet, recordman de points, symbole d’une époque où l’entraînement était une obsession presque clinique, au point de lui valoir le surnom de “Robocop”.
"À titre personnel, je vois d’abord le tir au but comme une passion, nous explique la joueuse du Stade Bordelais. Sans ça, sans ce plaisir de frappe, de traverser le ballon et d’adrénaline lorsqu’on approche d’un coup de pied, à un moment crucial ou non, je pense qu’il est difficile d’être un grand buteur. Pour aller s’entraîner seul, en plus des séances collectives, sous 40 degrés ou sous une pluie battante, il faut être passionné. "
Au fil des échanges, une idée s’impose : il n’existe pas une technique unique, mais une structure commune. Une routine, une lecture des conditions, des repères de visée, un corps gainé, un esprit qui se met dans sa bulle. Et surtout, une manière de rendre répétable ce qui, par nature, ne l’est jamais.
La routine : le rituel du buteur, pas la superstition du supporter
Pour le grand public, la routine du buteur ressemble parfois à une chorégraphie bizarre. Comment ne pas avoir à l’esprit le Gallois Dan Biggar et sa fameuse “Biggarena”. Les fans “hardcore” n’ont, eux, pas oublié l’Anglais Rob Cook et sa pose très particulière au moment de frapper l’ovale. Chacun son truc.
On en a tous vu : des pas comptés au millimètre, une respiration appuyée, un regard qui fait l’aller-retour poteaux-ballon, et parfois un geste “signature” qui semble sorti de nulle part. Sauf que ce n’est pas un spectacle. C’est un outil.
Yann Delaigue le décrit très simplement : il y a des choses qui ne bougent jamais. La manière de poser le ballon sur le tee, la visualisation, la respiration. Ce sont des points d’ancrage. Pas pour faire joli, pas pour impressionner l’adversaire, mais pour se remettre dans le même état interne à chaque tentative.
Le principe de la routine est de se mettre dans un climat répétitif qui apporte de la confiance. Même si certaines sont particulières, ça fait parti des mouvements où ils se sentent bien.
L’idée est presque scientifique : tu réduis le nombre de variables. Moins tu laisses de place au hasard, plus tu crées de la confiance. Et la confiance, au tir au but, c’est une forme de carburant.
C’est pour ça que les routines originales ne l’étonnent pas. Delaigue insiste sur le principe : le buteur cherche un climat répétitif qui le sécurise. Même si, vu de l’extérieur, ça ressemble à un toc. En réalité, c’est souvent le seul moment du match où un joueur peut reprendre la main sur le chaos.
Romain Teulet évoque la même chose avec un mot encore plus parlant : “l’interrupteur”. Quand l’arbitre siffle, il faut couper l’action qui vient de se passer, faire retomber les émotions, et enclencher ce mode automatique où tu te concentres uniquement sur ce que tu peux maîtriser. Pas le score. Pas la tribune. Pas la pression. Ton process.
Un interrupteur. C'est-à-dire qu'il y avait l'action qui venait de s'écouler. Il y a une pénalité. La première chose, c'était de faire retomber les émotions, de récupérer et d'enclencher l'interrupteur pour pouvoir me mettre dans ma routine de préparation, dans tout ce que je pouvais maîtriser.
Et c’est probablement la première leçon de cette “bible” : le tir au but commence avant le ballon. Il commence au moment où tu choisis ce que tu regardes, ce à quoi tu penses, et comment tu te rends stable.
"Quand la passion existe, le tir au but devient ensuite une routine, un quotidien, presque un rythme de vie. Il rythme les semaines, les pré-saisons, les échauffements. Le travail est primordial dans un geste comme celui-ci. Bien sûr, il existe des points techniques à rectifier", confie Morgane.
Lire les conditions : vent, pluie, terrain… et les détails qui font basculer un match
Un buteur ne tape pas dans un environnement neutre. Il tape dans un stade, presque un microclimat. Déjà, l’évaluation se fait tôt. Avant même le match, quand tu arrives au stade, tu prends une première photographie : sens du vent, humidité, pluie éventuelle, état de la pelouse. Ensuite, juste avant de taper, tu confirmes.
Delaigue avait un geste simple : jeter un peu d’herbe en l’air pour vérifier ce qu’il ressentait. Et parfois, les drapeaux près des poteaux donnent des indices supplémentaires. Rien d'extraordinnaire. Mais ça te permet déjà de te mettre dans ta bulle.
Le vent, c’est beaucoup psychologique. Souvent, tu veux trop corriger et tu changes ta frappe, et c’est là que ça part complètement. Il faut se fixer une cible différente mais garder la même routine.
Ce passage est essentiel, parce qu’il montre que l’adaptation ne doit pas devenir une invention permanente. Tu observes, tu confirmes, puis tu ajustes sur deux ou trois paramètres maximum. La force de frappe, l’orientation du ballon sur le tee, éventuellement ton choix de cible.
L’état du terrain, lui, influence un point que beaucoup sous-estiment : l’appui. Delaigue était gaucher, et il cherchait une zone où son pied d’appui serait stable, “en bon état”. Là encore, c’est un détail… mais au rugby, les matchs se gagnent souvent avec des détails.
Hugo Reus ajoute une couche intéressante : le vent est aussi une affaire psychologique. Il explique que le piège, c’est de vouloir trop corriger. On se dit “il souffle fort, je change ma frappe”, et c’est là que tout se dérègle. Sa logique est plus fine : tu changes ta cible, tu gardes ta routine. Tu acceptes que tu ne contrôles pas tout, mais tu contrôles ton cadre.
Et quand il évoque Perpignan et la tramontane, il rappelle une réalité que les supporters ne voient pas : le vent peut changer selon l’endroit du stade. Un tir côté tribune peut être un tir complètement différent côté pesage, et pas seulement parce que le public est plus bruyant. Parce que l’air ne circule pas pareil.
La leçon, c’est qu’un buteur fiable ne “subit” pas les conditions. Il les intègre.
Visée et repères : tu ne tires pas “entre les poteaux”, tu tires vers quelque chose
On a tous déjà entendu cette phrase un peu vide : “Il faut viser entre les poteaux.” Merci, chef. Sauf que les bons buteurs, eux, visent un repère.
Delaigue explique qu’il prenait généralement un point derrière les poteaux, un marqueur dans son champ de vision. Ce repère changeait selon l’angle et la distance, évidemment, mais l’idée restait la même : donner une cible claire au cerveau.
Pourquoi c’est important ? Parce que la visée, ce n’est pas seulement “où je veux que le ballon aille”. C’est aussi ce qui organise ton corps. Quand tu sais exactement où tu vas, tu réduis l’hésitation. Et l’hésitation, c’est le poison du buteur.
Reus dit une chose très juste à ce sujet : à force d’enchaîner les matchs, la technique est déjà là. Le vrai combat, c’est de rester propre et relâché. Donc tout ce qui t’aide à simplifier est un gain énorme. Une cible claire, une routine claire, un geste clair. Ce sont des garde-fous contre le mental qui part en vrille.
L'oeil de Morgane Bourgeois :
Le plus important, c’est le point d’impact : frapper avec le coup du pied, la zone la plus dure, et c’est honnêtement le plus simple à mes yeux. Autour de cet impact, des dizaines de détails entrent en compte :
- La prise en compte des conditions météorologiques: c’est le premier facteur à étudier, avant la pose du ballon et tout ce qu’il s’en suit. Selon le vent, le reste peut être impacté.
- La position du ballon (souvent plus importante qu’on ne le pense) : à la pose du ballon sur le tee, une cible précise doit être visée et le ballon doit être aligné dans la continuité de celle-ci.
- La course d’élan : elle est différente pour chaque personne, en fonction de la technique de frappe. Peu importe le départ, le buteur prend de la vitesse au moment de la frappe, pour générer de la puissance. Le pied d’appui doit être posé à bonne distance du tee, pour permettre ensuite d’être bien équilibré. Pour cela, le bras opposé joue aussi un rôle clé dans l’équilibre : mais certains joueurs, comme Marius Domon, compensent ce bras là par un très bon gainage (je suppose).
- Finir loin : pour terminer le frappe, le regard doit rester fixé sur la zone d’impact, ne pas se relever de suite et continuer sa course sur au moins un pas
Le corps : appui, gainage, engagement… et l’erreur qui t’envoie à gauche ou à droite
Là, on touche au cœur technique. Delaigue donne une règle simple : le pied d’appui doit être orienté vers l’objectif. C’est basique, mais c’est souvent ce qui lâche quand la pression monte. On se précipite, on se ferme, l’appui s’ouvre ou se ferme de quelques degrés, et le ballon part.
Ensuite, il insiste sur l’équilibre. Être gainé, stable, engagé. Et surtout, il met des mots sur un phénomène que tous les buteurs connaissent : trop d’engagement ou pas assez, et la trajectoire se déforme. Dans son cas de gaucher, trop d’engagement envoyait plutôt à gauche, pas assez d’engagement faisait reculer le corps et envoyait à droite. C’est un équilibre à trouver.
Cette phrase vaut mille mots, parce qu’elle casse un cliché : le problème n’est pas “le pied”. Le problème est souvent le corps. L’axe. Le gainage. La cohérence entre ce que tu vises et ce que ton bassin raconte.
Et c’est là qu’on comprend mieux une autre idée : les grands buteurs sont ceux qui savent diagnostiquer vite. Quand un tir est raté, l’important n’est pas de se flageller. C’est de comprendre pourquoi. Manque d’équilibre, appui instable, mauvaise évaluation du vent, engagement mal dosé… et micro-correction derrière.
C’est aussi ce qui rend le tir au but si cruel : tu n’as pas mille façons de te cacher. C’est binaire. Dedans ou dehors. Et pourtant, la liste des causes possibles est énorme.
Puissance et trajectoire : la distance sans trahir la précision
Autre cliché : pour aller plus loin, il faut courir plus vite, prendre plus de pas, “mettre un coup de latte”. Delaigue prend l’exact contre-pied. Chez lui, le nombre de pas et le rythme restaient les mêmes, quelle que soit la distance. La puissance se gérait dans le geste, pas dans l’élan.
Pourquoi c’est malin ? Parce que l’élan est un élément de stabilité. Si tu changes ton élan, tu changes ton timing, et tu changes ton timing, tu changes ton contact. Or le contact, c’est la vérité du tir au but.
Sur la trajectoire, Delaigue décrit aussi une logique de buteur : son ballon allait de gauche à droite, et il visait souvent la partie gauche de l’objectif. Là encore, on retrouve l’idée du plan. Un buteur ne “tente pas”. Il suit une trajectoire prévue.
Le tee, lui, est un vrai débat moderne. Entre les tees ultra sophistiqués, les hauteurs variables, les préférences de chacun… on pourrait croire à une révolution. Delaigue rappelle pourtant un principe très “pro” : tu verrouilles ce qui te stabilise. La hauteur du tee restait identique. En revanche, il adaptait l’inclinaison du ballon : plus en avant quand les conditions étaient difficiles, plus vertical quand elles étaient normales.
Pour moi, c’est du 70% 30% presque (70 de mental, 30 de technique).
Et enfin, la finition : terminer orienté face à la cible, “comme au golf quand tu traverses la balle”. Cette image, Reus la confirme à sa manière en expliquant qu’il y a énormément de similitudes entre golf et tir au but : la routine, la gestion du stress, l’acceptation du coup imparfait.
C’est important, parce que ça amène une vérité que les supporters oublient : le geste parfait n’existe pas à chaque fois. Les meilleurs sont ceux qui savent faire passer un coup imparfait.
Mental : 70/30, la pression qui ressemble au match, et l’art de rester dans sa bulle
Si on ne devait retenir qu’une formule d’Hugo Reus, c’est celle-ci : 70% mental, 30% technique, surtout dans les moments importants. Et ça colle à ce qu’on voit tous les week-ends : la différence se fait rarement sur la pure capacité à taper. Elle se fait sur la capacité à taper “comme d’habitude” quand tout t’invite à taper autrement.
Reus explique qu’il bute très régulièrement à l’entraînement, presque tous les jours. Pas par anxiété, mais parce que c’est un plaisir et un besoin. Et il introduit un concept que beaucoup de clubs amateurs devraient copier : la pression artificielle.
Ça nous arrive aussi très souvent de faire des challenges entre nous au club, des concours, pour se mettre de la pression. C’est une pression en s’amusant, mais ça reste de la pression qui ressemble à celle du match.
Les concours, les challenges, la fatigue en fin de séance. Créer des conditions qui ressemblent au match. Parce que la question n’est pas “est-ce que tu sais buter ?”, la question est “est-ce que tu sais buter quand tu n’as plus de jus et que tout le monde te regarde ?”
Teulet, lui, incarne une autre forme de mental : l’obsession, l’intolérance à l’échec, la compétition contre soi-même. Il raconte des entraînements plus durs que le match, des scénarios de “pénalité de la gagne”, et cette idée de “récompenser les partenaires” qui le galvanisait.
Derrière, il y a une lecture de rôle : le buteur est parfois seul, mais il n’est pas solitaire. Il porte une responsabilité collective. Quand il parle du regard des coéquipiers, de leur confiance, il décrit un lien très rugby : tu tapes pour le groupe.
Je n'acceptais pas l'erreur. Je n'acceptais pas l'échec, en fait.
Et Teulet apporte aussi un élément moderne : le travail avec un préparateur mental. Pas pour devenir un robot sans émotions, mais au contraire pour contenir l’énergie, canaliser l’hyperactivité, et être plus froid au bon moment. En clair : être dans sa bulle, mais une bulle construite.
"Il y a une part psychologique omniprésente dans cet exercice. L’aspect mental doit aussi être travaillé, pour être dans un état de « flow » à chaque frappe. Cet état de flow, il est facile à trouver à l’entraînement, mais le plus dur est de le retrouver en match, dans les moments à forte pression. À titre personnel, je n’ai pas de mal à ça, à me relâcher. Bien au contraire, je suis souvent plus performante et plus précise en match, qu’à l’entraînement ou je rencontre plus d’échecs. Je pense que c’est mon esprit de compétitrice ; quelque chose s’active dans mon cerveau, quelque chose qui refuse l’échec. Je n’aime pas l’échec d’ailleurs, et j’ai souvent du mal à l’expliquer. Après des échecs à l’entraînement, je sais souvent ce qui n’a pas été, le ballon, les épaules, etc… En match, c’est plus difficile, à froid," note Morgane.
Pourquoi le tir au but est devenu une arme stratégique
Un buteur fiable change le rugby de son équipe. Déjà tactiquement : tu peux accepter un match fermé, jouer la pression, provoquer des fautes, et punir. Tu peux “prendre les points” sans que ça ressemble à une renonciation. Parce que tu sais que ça va rentrer.
Ensuite, ça change la manière de gérer les fins de match. Une équipe avec un buteur en confiance ne vit pas les dernières minutes de la même façon. Elle sait qu’un grattage, une mêlée gagnée, une faute adverse peuvent suffire à faire basculer le match. Le tir au but devient une forme de plan de jeu.
Cette responsabilité-là, moi, ça m'a toujours galvanisé (…) pour pouvoir récompenser mes partenaires.
Le buteur n’est pas qu’un exécutant. Il est un repère. Le groupe le regarde quand tout tremble. Et quand Teulet parle de “récompenser” le travail des autres, il met le doigt sur une vérité : la butte, c’est souvent la monnaie du collectif.
Entre les poteaux, tu vois ton rugby… et toi-même
"C’est un moment vraiment à part, où le temps est presque suspendu pendant un match : un instant individuel dans un sport collectif qui prône tant le combat et l’esprit d’équipe. Mais pendant 60 secondes, on est confronté à nous mêmes et c’est un moment très spécial. Un moment que j’affectionne, de savoir que j’ai la possibilité de récompenser le travail de oute l’équipe : de leur offrir ça", confie Morgane.
Si Reus a raison sur le 70/30, alors il faut former des buteurs en entraînant le mental autant que le geste : pression, fatigue, scénarios, adaptation au vent, routine stable. Pas seulement des séries de frappes mécaniques. Quatre écoles, une même vérité : le tir au but n’est pas un geste isolé. C’est un art complet, à la fois technique, tactique et mental.
Propos recueillis par Morgane Bourgeois, Nathan Heuillet et Thibault Perrin.
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