Après Clément Poitrenaud, c'est Thierry Dusautoir qui monte au créneau. L'ancien capitaine emblématique du Stade Toulousain et du XV de France a publié un long post sur LinkedIn pour défendre Antoine Dupont face aux critiques qui s'accumulent depuis son retour de blessure. Meilleur joueur du monde en 2011, l'ancien 3e ligne sait de quoi il parle. Même si l'aura de Dupont dépasse de loin ce qu'il a pu connaître à l'époque.
99,9%, la première de Dupont : se dirige-t-on vers un nouveau record pour Toulon/Toulouse au Vélodrome ?Un témoignage, plus qu'une défense
Ce qui distingue la prise de parole de Dusautoir de toutes les autres, c'est qu'il ne défend pas Dupont en analyste. Il témoigne. Et apporte un point de vue et un ressenti que beaucoup ont ignoré. "Après le titre de meilleur joueur du monde, j'ai ressenti une attente incroyable. Comme une forme d'obligation d'être à la hauteur, en permanence. Et forcément, je pense que je me mettais une pression immense pour ne pas décevoir."
Dusautoir sait de quoi il parle. Il a porté ce brassard de France dans des matchs impossibles, été élu meilleur joueur du monde la même année que son équipe perdait sa finale de Coupe du monde. Il connaît le paradoxe : plus tu es grand, moins tu as le droit à l'imperfection.
Son diagnostic sur Dupont est net. "Le héros a joué son rôle de héros pendant six ou sept ans au sommet, une éternité dans un sport de haut niveau aussi intense que le rugby." Ce n'est pas de l'indulgence. C'est de la lucidité sportive. Pas une carrière sur dix offre autant d'années de constance à ce niveau, toutes disciplines confondues, sans connaître des bas. En rugby, à ce poste, avec ce volume de matchs internationaux, c'est presque unique.
Poitrenaud dégaine le « syndrome Michalak » pour défendre Antoine Dupont"On célèbre l'exception, mais on supporte mal qu'elle ne soit pas constante"
Ce que Dusautoir pointe ensuite, c'est le glissement dans le regard collectif. "On célèbre l'exception, mais on supporte mal qu'elle ne soit pas constante." La bascule entre admiration et exigence implacable ne s'opère pas après une mauvaise saison. Elle s'opère à la première séquence de moindre brillance. Et pour Dupont, cette séquence arrive dans un contexte précis : retour d'une deuxième rupture du ligament croisé, Tournoi des 6 Nations enchaîné dans la foulée, gestion mentale d'un statut qui ne laisse aucun espace pour le doute visible.
L'ancien capitaine des Bleus pose enfin la vraie question. Pas "Dupont est-il encore le meilleur ?", mais : "Comment un athlète gère-t-il la fragilité de ce statut de champion, et compose avec la notoriété et l'importance qu'on choisit de lui donner ?" C'est une question que très peu de joueurs français ont été contraints de se poser.
Dupont sous pression ?
La prise de parole de Dusautoir n'est pas anodine dans le calendrier. Toulouse joue ce samedi soir à Toulon en TOP 14 après la défaite contre Clermont. Et Dupont est attendu comme titulaire à Marseille. Le contexte de pression médiatique autour de lui est maximal. Alors que le rugby tricolore a basculté toute son attention sur le Bordelais Maxime Lucu et en fait le meilleur demi de mêlée du mo... euh de France. Comme avec Jalibert et Ntamack, les deux joueurs sont mis en opposition.
On imagine que les déclarations n'affectent pas le Toulousain. Mais c'est un compétiteur. Et ce qu'il veut avant tout, c'est aider son équipe à gagner. Ce qui passe aussi par de meilleures performances de sa part.
Un cycle vicieux
Ce que ça dit aussi sur le rugby français, c'est moins reluisant. On a ce problème structurel : on fabrique des icônes, on les consomme, on les juge. Michalak en a fait les frais. Castaignède aussi. Dusautoir lui-même, dans une moindre mesure. Le cycle recommence avec Dupont, simplement amplifié par les réseaux sociaux et la vitesse de diffusion des opinions.
Antoine Dupont : pourquoi sa trajectoire pourrait « copier » celle de Brian O’DriscollLa conclusion de Dusautoir devrait pourtant s'imposer comme une évidence. "Plutôt que de guetter ce qu'il ne serait plus, on gagnerait simplement à se rappeler tout ce qu'il est déjà." Un joueur qui pèse encore sur le jeu, même différemment. Un athlète qui revient de deux croisés. Un compétiteur qui, ce samedi soir à Toulon, aura probablement une ou deux séquences pour rappeler à tout le monde pourquoi il reste l'un des meilleurs à son poste.
Dusautoir n'a pas cherché à clore le débat. Il a juste rappelé, avec les mots de quelqu'un qui l'a vécu, que juger un champion à ses moments de fragilité dit souvent plus de nous que de lui.
Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?
Alors qu'on se rassure, Toto n'est pas encore à faire sien les vers de Corneille dans la bouche de Don Diege et le declin est loin de le guetter encore : Lucu à 33 ans et Gibson-Park à 34 nous le prouvent
Mais oui comme le rappelle Dusautoir cela fait si longtemps qu'il nous enchante avec une telle régularité que nous avons banalisé l'exceptionnel
Sous peine de devenir aigris et de ne plus etre capable de nous emerveiller
Parce que l'exceptionnel ne doit jamais etre le thermometre avec lequel on prend la temperature
Alors la trentaine arrivant et se remettant de blessures qui sont loin d'etre anodines , faisons lui confiance pour encore nous en mettre plein les yeux et sachons le remercier pour tout ce qu'il a apporté au rugby et qu'il continuera à apporter car il est de taille pour se réinventer
C'est très intelligent et très fin comme analyse.
Je fais un autre parallèle même s'il y a des différences importantes entre les deux situations.
dans le foot français, la star c'est Mbappé.
Le dernier ballon d'or est français (Ousmane Dembélé) et le prochain pourrait l'être aussi avec un autre français (Michael Olise).
Et pourtant, la star du foot français, c'est Mbappé.
Pas seulement médiatiquement, sportivement.
On a dit que le PSG jouait mieux sans lui, que le Real joue mieux sans lui mais quand il est valide, aucun de ses entraineurs ne s'en passe. On le place sur la feuille de match et on met les autres autour. Parce que le joueur est spécial. Il a montré des choses extraordinaires et s'il ne les réalise pas à chaque fois, il y a une déception. Une déception qui vire à l'injustice comme cette phrase qu'on lit dans l'article "Alors que le rugby tricolore a bascul(t)é toute son attention sur le Bordelais Maxime Lucu et en fait le meilleur demi de mêlée du mo... euh de France."
Ben non. C'est archi faux, on voit que les performances de Lucu sont au top et que celles de Dupont ne sont pas à SON top.
Mais personne ne se dit sérieusement qu'il existe une réalité où en équipe de France, on aurait le choix et on mettrait Lucu avec le 9 et Dupont sur le banc. Personne.
Un match "quelconque" de Dupont c'est très au-dessus d'un match réussi de la plupart des 9 internationaux. Et même si Lucu, Graou ou Serin font des supers matchs et font très bien jouer leurs équipes, Antoine Dupont est loin d'eux par la peur qu'il inflige aux adversaires, par l'attention qu'il oblige la défense adverse à mettre et par son minimum (défense, occupation, résistance au contact, qualité technique, vista).
Foutons lui la paix, regardons Jalibert, LBB, Ramos et autres joueurs décisifs comme les nouveaux sauveurs, ça lui enlèvera de la pression et il sera là pour donner le coup nécessaire au bon moment. Comme Mbappé, et comme le dit Dusautoir, ces mecs ont le poids de l'incarnation de leur sport sur les épaules et c'est un truc sacrément empoisonné.