Dans quelques mois, le XV de France retrouvera l'Afrique du Sud dans le cadre de la première édition du championnat des nations. Un match qui va au-delà de la revanche suite à la défaite en quart de finale du Mondial 2023. C'est un vrai test pour les Bleus à l'orée de la Coupe du monde 2027 en Australie. Face à des Boks qu'ils n'ont plus battus depuis 2022, et qu'ils pourraient encore croisé à la Coupe du monde, les Tricolores doivent trouver des solutions. Et cela passera notamment par une mêlée conquérante.
Et c'est là que la tribune de Jake White, le coach des Bulls et champion du monde 2007 avec l'Afrique du Sud, publiée sur RugbyPass en novembre prend tout son sens. Sa thèse est simple : si la Coupe du Monde avait lieu aujourd'hui, aucune équipe ne serait au niveau des Boks en mêlée fermée. Il a raison. Mais la question n'a pas qu'une seule réponse.
Une grande idée peut tout changer
White est parti du match Irlande-Afrique du Sud de novembre 2025 à Dublin. Deux heures de jeu, une avalanche de biscottes, une domination frontale écrasante des Springboks en mêlée. L'arbitre Matt Carley avait distribué des cartons aux Irlandais comme on distribue des programmes à l'entrée d'un stade. Porter avait passé 10 minute sur sa chaise tout comme le jeune pilier remplançant McCarthy. Beaucoup, même côté irlandais, avait reconnu que l'Afrique du Sud jouait dans le cadre des lois. Pas de triche. Juste une supériorité physique et technique construite sur dix ans de travail.
Sa conclusion ? Les nations qui espérent détrôner les Boks ont 18 mois pour trouver une grande idée. Il cite l'exemple de Kitch Christie en 1995, qui a fait du conditionnement physique son arme secrète. Et celui de Rassie Erasmus en 2018, qui a ouvert les portes aux joueurs évoluant à l'étranger. Une grande idée suffit parfois à changer le rapport de force. Galthié en aura-t-il une avant de prendre l'avion ?
Pourquoi la mêlée sud-af' est si difficile à contrer ?
Ce que White effleure sans l'approfondir, c'est la mécanique concrète de la domination springbok. Elle repose sur trois piliers. Le premier, c'est la masse brute et son utilisation. Les piliers sud-africains sont formés depuis l'adolescence dans une culture de la mêlée. Daan Human, le coach de mêlée des Boks, travaille en tête à tête avec des jeunes piliers au niveau local depuis des années. C'est un programme structuré. Quand Frans Malherbe ou Ox Nché arrive au niveau international, il a derrière lui dix années de travail spécifique que peu de joueurs dans le monde peuvent revendiquer.
Le deuxième pilier, c'est Malcolm Marx. Un talonneur avec la carrure d'un pilier, construit comme Bismarck du Plessis. Dans une mêlée, le talonneur est le point de transmission de la poussée. Quand le talon est solide, toute la première ligne est solide. C'est lui qui transforme la puissance individuelle en poussée collective. Et quand tu as près d'une tonne qui pousse comme un seul homme, difficile de rivaliser.
Le troisième pilier, souvent négligé, c'est le choix tactique de White lui-même dans son article : la mise en jeu. White le signale sans insister, mais c'est fondamental. Actuellement, le talonneur n'a plus vraiment besoin de crocheter le ballon avec précision. La mise en jeu est systématiquement introduite du côté de l'équipe en possession. Ne pas être pénalisé pour ça est une règle qui favorise mécaniquement les équipes dont la mêlée pousse, puisqu'elles peuvent toujours orienter la poussée dans le sens de leur couloir naturel.
Comment rivaliser ?
White avance trois pistes concrètes. La première est la plus évidente : trouver des piliers de 140-145 kg capables de se déplacer et d'avoir des mains "douces". Facile à dire. Le vivier mondial de ce profil est mince.
La deuxième piste est plus intelligente : le ratio avant-3/4 sur le banc et le split 5-3, 6-2 ou 7-1. L'Irlande a payé cash son choix de ne pas avoir un deuxième numéro 4 massif sur le banc. Quand James Ryan a pris un carton rouge, le XV irlandais s'est retrouvé sous-dimensionné pour le reste du match. Dans toute confrontation avec l'Afrique du Sud, avoir deux packs complets capables de tenir 80 minutes n'est pas du luxe, c'est une condition de survie.
La troisième piste concernent directement le rugby français. White mentionne Stevie Scott, le coach de mêlée de Bath, comme un exemple de transmission de savoir-faire concret. Il a transformé Thomas du Toit et Will Stuart en 'scrummeurs' offensifs. Le Top 14 a ses propres spécialistes. La question est de savoir si le staff du XV de France exploite suffisamment son expertise pour préparer les piliers tricolores aux 18 mois qui les séparent de l'Australie.
La question de la règle
L'angle mort de l'analyse de White, c'est la question réglementaire. Plusieurs observateurs soulèvent un point qui a aussi son importance : perdre une mêlée donne automatiquement une pénalité. Dans aucun autre secteur de jeu une équipe techniquement dominée n'est pénalisée pour avoir été inférieure. Si tu rates un plaquage, tu n'es pas pénalisé. Si ta touche est perdue, tu n'es pas pénalisé. En mêlée, si tu subis, tu l'es. C'est une incitation structurelle à utiliser la mêlée comme arme de déstabilisation. Et les Springboks l'ont parfaitement compris.
La question ne sera pas tranchée avant la Coupe du Monde. Même si on sait qu'une réflexion autour d'une possible suppression des cartons jaunes pour les piliers en difficulté en mêlée est en cours. World Rugby n'aime pas les changements réglementaires dans les deux dernières années d'un cycle. Les nations qui visent le titre sont donc prévenues : il n'y aura pas de filet de sécurité réglementaire. Il faudra trouver la réponse sur le terrain. Pour la France, dont la mêlée a montré des signes de fragilité lors des dernières tournées d'automne, et qui cherche sa première ligne titulaire. C'est un signal d'alarme qu'il serait dangereux d'ignorer.
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