A l'heure du bilan après le titre des Bleus dans le 6 Nations, Jean-Baptiste Elissalde, comme d'autres observateurs, a mis le doigt là où ça pique malgré le doublé. La France a bien remporté le Tournoi 2026 au bout d’un Crunch irrespirable gagné sur la sirène face à l’Angleterre. Mais elle a aussi terminé avec une vraie alerte rouge défensive. Les Bleus ont encaissé 50 points à Murrayfield puis 46 contre l’Angleterre, soit 96 en deux matchs. Ça fait tâche. Et si on devait résumer la pensée de l'ancien demi de mêlée, « ce n’est pas possible d’encaisser autant de points » si on veut être champion du monde pour la première fois de l'histoire. Le supporter savoure le trophée, le technicien, lui, regarde déjà vers 2027.
"Je ne vois pas comment tu peux y survivre" : Le constat sans appel d’Elissalde sur la défense des BleusLa question qui fâche
Peut-on être champion du monde avec une défense passoire ? L’histoire du Mondial dit plutôt non. Les champions peuvent être moins dominants qu’avant, ils peuvent traverser un match compliqué, parfois même perdre en poule comme l’Afrique du Sud en 2019, mais sur l’ensemble d’une Coupe du monde, ils restent presque toujours dans une zone de contrôle défensif. Ce n’est pas simplement une stat : en phase finale, quand le jeu se referme, que la pression augmente et que les rencontrent se tendent, la défense redevient le langage commun des vainqueurs.
Ce que nous apprennent les champions
Les chiffres des vainqueurs sont éloquents. L’Australie championne du monde en 1999 termine son tournoi avec 221 points marqués et seulement 73 encaissés ; surtout, elle n’a concédé qu’un seul essai sur toute la compétition. La Nouvelle-Zélande de 1987 boucle son premier sacre avec 298 points inscrits pour 52 encaissés. L’Australie de 1991, autre modèle de maîtrise, gagne le trophée avec 126 points marqués et 55 concédés. Même l’Angleterre de 2003, équipe plus pragmatique que fantasque, finit championne avec 327 points marqués pour 88 encaissés, très loin d’un profil de défense en apnée.
Année | Champion | Équipes au tournoi | Matchs | Essais marqués | Essais encaissés | Points marqués | Points encaissés |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
1987 | Nouvelle-Zélande | 16 | 6 | 43 | 4 | 298 | 52 |
1991 | Australie | 16 | 6 | 17 | 3 | 126 | 55 |
1995 | Afrique du Sud | 16 | 6 | 13 | 5 | 144 | 67 |
1999 | Australie | 20 | 6 | 24 | 1 | 221 | 73 |
2003 | Angleterre | 20 | 7 | 36 | 7 | 327 | 88 |
2007 | Afrique du Sud | 20 | 7 | 33 | 9 | 278 | 86 |
2011 | Nouvelle-Zélande | 20 | 7 | 40 | 8 | 301 | 72 |
2015 | Nouvelle-Zélande | 20 | 7 | 39 | 6 | 290 | 97 |
2019 | Afrique du Sud | 20 | 7 | 33 | 4 | 262 | 67 |
2023 | Afrique du Sud | 20 | 7 | 27 | 8 | 208 | 88 |
Même les Boks ne gagnent pas en mode portes ouvertes
On cite souvent l’Afrique du Sud pour défendre l’idée qu’un champion peut gagner autrement. C’est vrai, mais pas n’importe comment. Les Boks 2019 vont au bout avec 262 points marqués et seulement 67 encaissés. Ceux de 2023, plus secoués, terminent à 208 points marqués et 88 encaissés, ce qui reste élevé pour un champion, mais encore dans une fourchette maîtrisable sur sept matchs. En clair : on peut être champion sans être une machine de spectacle. On peut même souffrir, mais on ne traverse pas tout un Mondial en concédant à répétition 40 ou 45 points à des adversaires du très haut niveau.
Attention aux comparaisons trop rapides
Il faut quand même nuancer le débat. Les premières Coupes du monde ne se jouaient pas dans le même décor : celle de 1987 comptait 16 équipes, quand 1999 marque le passage à 20 nations. Et les points n’ont pas toujours eu la même valeur : l’essai valait 4 points jusqu’en 1992, avant de passer à 5. Autrement dit, comparer brut pour brut 1987 et 2023 sans remettre le contexte serait bancal. Mais même en corrigeant ça, une constante demeure : les champions du monde ne sont jamais des équipes qui vivent durablement dans le désordre défensif.
On peut aussi évoquer l'adversité rencontrée par les futurs champions du monde. Et dire que le niveau des équipes, notamment en phase de poules, n'était pas celle d'aujourd'hui. Ce serait oublier qu'une équipe comme l'Afrique du Sud n'a concédé que 4 essais en 2019 après avoir affronté les All Blacks ou encore le Pays de Galles en demie puis l'Angleterre en finale. Preuve qu'une défense solide est l'une des conditions sine qua non pour se hisser au sommet.
La France doit remettre le bleu de chauffe
Pour le XV de France, le signal est clair. L’attaque peut renverser un match, comme elle l’a encore fait dans ce Tournoi 2026 très porté sur le jeu et les essais. Mais à 18 mois d’une Coupe du monde, prendre 96 points en deux sorties face à l’Écosse puis l’Angleterre oblige forcément le staff à remettre la défense, la montée et la maîtrise du troisième rideau au centre du chantier. Elissalde le souligne d’ailleurs en substance : la France a moins fauté, mais elle a aussi semblé plus douce, moins agressive, plus subie sur les deux dernières sorties. Le vrai sujet n’est donc pas de paniquer après un titre, mais de savoir si les Bleus peuvent encore gagner quand leur système ne coupe plus l’élan adverse.
L'objectif va notamment être de trouver le juste équilibre entre une équipe qui ralentit les sorties de balles et une équipe qui presque "refusé" le combat dans les rucks comme on a pu le voir dans ce 6 Nations. Car à vouloir trop laisser le ballon à l'adversaire, les Bleus ont fini par se fatiguer face aux longues séquences. Conséquences, des replacements moins rapides, des joueurs dans le rouge et des trous dans la défense. Notamment sur les extérieurs.
Shaun Edwards et le staff vont avoir du travail pour trouver la bonne formule. Non seulement au niveau tactique, mais aussi humain. Choisir les bons profils capables de tenir la cadence sera primordial en vue de la Coupe du monde. On peut aussi imaginer qu'un gros travail physique va être demandé aux joueurs afin d'avoir une équipe homogène en termes de capacités à défendre. Tout ne pourra pas être rattrapé lors de la préparation à la Coupe du monde. C'est maintenant que tout commence. Surtout pour certains éléments.
Galthié à l'heure des choix
Selon RugbyPass, "un intervalle moyen de six à huit minutes entre les plaquages est observé chez un avant international." Si Gros, Ollivon et Guillard font partie des meilleurs élèves selon les chiffres du média anglais (environ 5 minutes entre les plaquages), le niveau au sein du pack est assez hétérogène. Ainsi, les Toulousains Marchand, Flament et Meafou tendent plus vers les 7 minutes.
Bien sûr, le rôle de chacun n'est pas le même avec certains éléments amenés à participer beaucoup plus au jeu avec ou sans ballon. Mais selon RugbyPass, le XV de France ne peut pas se permettre d'avoir un avant à 4,9 minutes en moyenne, et un autre à 9,3. Surtout quand ce même joueur de première ligne "affiche un nombre de plaquages inférieur à la moyenne et a concédé cinq pénalités en mêlée".
XV de France : ce « flanker de 112kg » qui a (enfin) pris le pouvoir à gauche de la mêléeConnaissant Galthié et sa passion pour la data, ce sont des chiffres qui ne lui auront certainement pas échappé. Et qui pourraient découler sur des choix forts. RugbyPass estime à ce titre que les Bleus, pourtant vainqueurs du Tournoi, ont plus de pain sur la planche que l'Angleterre, malgré ses quatre défaites dans ce 6 Nations. Et que les Anglais sont peut-être mieux placés que la France pour soulever le trophée Webb Ellis en 2027 que ne le sont les Tricolores.
Le rugby moderne aime les feux d’artifice, et ce Tournoi 2026 l’a encore rappelé. Mais quand arrive la Coupe du monde, les équipes qui soulèvent la timbale sont presque toujours celles qui savent fermer la porte au bon moment. Oui, on peut être champion du monde avec une défense imparfaite. Avec une défense passoire, beaucoup moins. Et c’est peut-être la meilleure mauvaise nouvelle pour les Bleus : ce problème-là, au moins, a été vu à temps.
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