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Jalibert–Ramos : la fin du numéro 10 unique ? Comment la France a (enfin) hacké le rugby moderne

Longtemps dicté par un seul numéro 10, le rugby évolue. Désormais, les grandes nations misent sur deux cerveaux. Les Bleus illustrent ce virage avec le duo Jalibert–Ramos.

Morgane Bourgeois 19/02/2026 à 20h00
« Deux patrons valent mieux qu’un » : comment Jalibert et Ramos ont fait exploser les codes du rugby. Crédit image : Screenshot TF1
« Deux patrons valent mieux qu’un » : comment Jalibert et Ramos ont fait exploser les codes du rugby. Crédit image : Screenshot TF1

Longtemps, le rugby s’est construit autour d’un seul véritable chef d’orchestre : le numéro 10. Aujourd’hui, les grandes équipes internationales expérimentent une autre approche : jouer avec deux meneurs de jeu aux profils complémentaires. L’équipe de France en offre une illustration frappante avec l’association Matthieu Jalibert / Thomas Ramos

Des profils naturellement hybrides

Thomas Ramos est parfaitement capable d’évoluer au poste d’ouvreur. On l’a souvent vu en club comme en équipe de France organiser le jeu, gérer le tempo et utiliser son pied avec précision. De son côté, Jalibert a connu des débuts au poste d’arrière à l’UBB. Sa vitesse, sa vision et sa capacité à attaquer la ligne en font un joueur crédible en 15, capable d’être un deuxième stratège placé plus en profondeur.

Cette polyvalence correspond parfaitement à l’évolution du poste d’arrière. Comme le résumait Romain Buros, « un bon 15, c’est un bon 10 et un bon ailier à la fois ». Aujourd’hui, les arrières sont souvent soit un troisième ailier avec une grosse qualité de relance et un très bon pied, soit un deuxième ouvreur avec des qualités de duel et d’attaque dans la ligne. Être les deux à la fois reste rare… mais c’est exactement ce que permet le système à deux meneurs.

Une tendance venue d’Angleterre, mais en mutation

Les Anglais ont popularisé cette idée avec leur fameux « 5/8e », en plaçant un ouvreur en 12 : on a vu notamment Owen Farrell occuper le poste de premier centre, associé à George Ford ou à d’autres. Cette mode s’est ensuite essoufflée. Le 12 est redevenu un profil puissant, capable de mettre de l’avancée, de faire jouer autour de lui, moins de « réguler ». De plus en plus, cette complémentarité évolue vers une version plus moderne : conserver deux organisateurs, mais en plaçant le second en 15 plutôt qu’en 12.

Cette évolution s’explique aussi par les nouvelles logiques de couverture du terrain. Désormais, le numéro 10 est très souvent associé au 15 dans le fond du terrain. Autrefois, cette mission revenait presque exclusivement au triangle arrière, organisé autour d’un système de « bascule ». Aujourd’hui, dans de nombreuses équipes, ouvreur et arrière se positionnent ensemble pour sécuriser les ballons longs. Cette disposition leur offre un angle d’observation privilégié sur l’ensemble du jeu.

Lors des récupérations, des turnovers ou des situations de contre-attaque, ces deux cerveaux placés en profondeur ont déjà tout lu : les espaces, les courses adverses, les déséquilibres à exploiter. Ils peuvent alors orienter immédiatement le jeu, structurer la relance et imposer leur tempo, devenant les véritables chefs d’orchestre des phases de transition.

Crédit : Screenshot TF1
Crédit : Screenshot TF1

Le résultat est tactiquement très riche : les deux côtés du terrain deviennent immédiatement jouables, la défense adverse est menacée sur toute la largeur, l’un des deux peut être utilisé comme accélérateur du jeu (souvent Jalibert sur le match face au Pays de Galles, mais Ramos sait aussi le faire), deux joueurs pensent le jeu en permanence, ce qui augmente la qualité des décisions. Deux patrons valent mieux qu’un.

Libérer le numéro 10

Un autre avantage fondamental est la liberté offerte à l’ouvreur. Il n’est plus obligé de porter seul toute la responsabilité de l’animation. Il peut se détacher, observer, choisir ses moments.

Dans le documentaire « Ntamack, tu seras un homme mon fils », Ugo Mola explique qu’à Toulouse, le 10 touche moins le ballon que dans la plupart des clubs. Cette prise de recul permet de jouer dans des situations favorables et de bonifier chaque ballon. Le principe du jeu à deux meneurs s’en rapproche beaucoup. On répartit les responsabilités, on distingue parfois un organisateur et un accélérateur mais les rôles restent interchangeables selon les phases.

Avec Dupont, un confort absolu

En équipe de France, on peut ajouter à cela la présence de Antoine Dupont. Avec trois cerveaux rugbystiques autour du ballon, tout devient plus simple pour les autres joueurs. Les décisions sont plus rapides, plus justes, tactiquement et techniquement. Le jeu gagne en fluidité et en sérénité. Chaque joueur est constamment dans le confort : le porteur sait qu’il a toujours une solution claire, la ligne peut attaquer avec confiance, et la défense adverse doit gérer plusieurs menaces simultanées.

Une vision du rugby moderne

Jouer avec deux numéros 10, ce n’est pas une lubie tactique : c’est une réponse moderne à un jeu de plus en plus rapide, complexe et exigeant en prise de décision. L’association Jalibert–Ramos montre qu’il est possible de conjuguer créativité, sécurité et intelligence collective. Plus qu’un simple choix de postes, c’est une philosophie : deux meneurs, deux cerveaux, un jeu plus riche.

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