Jérémy Aicardi : ''Tant que le rugby à 7 sera considéré comme le rugby festif...'' [INTERVIEW]

Jérémy Aicardi : ''Tant que le rugby à 7 sera considéré comme le rugby festif...'' [INTERVIEW]
Jérémy Aicardi a défendu les couleurs de l'équipe de France pendant cinq saisons.
S'il ne fait plus partie de l'équipe de France à 7, Jérémy Aicardi a tout de même des idées pour permettre à cette discipline d'évoluer dans l'hexagone.

Jérémy, tu as passé cinq saisons au sein de l'équipe de France à 7, comment vois-tu l'avenir de cette discipline ?

Pour moi, le 7 au service du XV, je suis d'accord, mais l'inverse me paraît compliqué. Aujourd'hui, peu de joueurs prennent le risque de venir « tenter l'expérience » à 7. C'est trop de contraintes physiques et financières. Les préparations physiques et mentales sont également très différentes.Que deviens-tu Jérémy Aicardi ? [INTERVIEW]

En ce qui concerne les actions déjà mises en place par la FFR, et notamment le Circuit Élite, trouves-tu cela suffisant ?

Si l'on veut que le niveau du rugby à 7 français évolue, la formule actuelle n'est clairement pas suffisante. Déjà, il n'y a que quatre tournois, mais le problème, c'est surtout l'image que 80% des joueurs ont aujourd'hui du rugby à 7. Les gens pensent que c'est quelque chose de très festif, où tu vas pouvoir faire des soirées. Tu te rapproches un peu plus de l'ambiance beach rugby. Mais on l'a vu encore à Dubaï ce week-end, le rugby à 7 est très exigeant ! Il faut être systématiquement au top de sa forme. Les tournois qui se déroulent actuellement en France sont deux niveaux en dessous du tournoi européen. Je pense qu'aujourd'hui, que le Circuit Élite mérite d'avoir deux fois plus de tournois, il faudrait un championnat qui dure toute l'année. De ce fait, il y aurait d'une part des joueurs spécifiques à 7, et de l'autre, des joueurs spécifiques à XV. Il faut également se servir du rugby à X, qui peut être très intéressant dans ce cadre-là. Notamment, car il y a beaucoup plus de situations à jouer en lecture qu'au rugby à XV. Mais tant que le rugby à 7 sera considéré comme le rugby festif, on n'y arrivera pas... Quand je vois sur les tournois des joueurs qui jouent le samedi, sortent le soir et rejouent le lendemain, il y a forcément des blessés. Il existe également des problèmes de déplacement sur certains tournois.

Plusieurs associations, par exemple, n'ont pas les moyens de faire les quatre tournois du Circuit Élite. Je pense qu'il serait préférable d'organiser des tournois dans chaque région, et que le gagnant, ou les deux premiers, participent à un tournoi final au niveau national. Aujourd'hui, je suis persuadé que si ce genre de projet se met en place, il va y avoir des intéressés. Il y a au moins une personne par comité qui aime le 7 et qui souhaiterait que son équipe régionale performe. Je trouve également dommage que les clubs ne participent pas au Circuit Élite. De mon côté, j'aimerais bien inscrire mes Crabos de +18 ans l'année prochaine. Même s'ils ne gagnent pas, il faut leur faire découvrir la pratique et le niveau du circuit Élite . Car aujourd'hui, il faut préparer les Jeux olympiques de 2024 et ce sont les catégories des -16 ans et -18 ans actuelles qui nous représenteront.

Cela semble compliqué pour les joueurs de s'investir entièrement dans le rugby à VII s'il n'y a pas de contreparties financières...

Oui, c'est sûr... Après, je pense qu'il faudrait un championnat uniquement à 7 avec une chaîne spéciale rugby toute la journée. Il existe bien des chaines spéciales golf ou équitation, alors pourquoi pas une chaine spéciale rugby XV , 7 voir aussi 13 .Après un autre problème que je me pose et auquel je suis confronté avec les Crabos c'est : pourquoi est-ce que l'on continue à jouer l'hiver ? Là, par exemple, j'ai une trêve de deux mois entre février-mars-avril, j'ai mon dernier match de championnat le 28 avril avec les Crabos, et après ma saison est terminée, si je ne suis pas qualifié. Donc, en fait, je ne joue pas pendant deux mois, je fais un match et j'ai fini ma saison. Je me demande donc s'il ne serait pas mieux de ne pas jouer de septembre à février, mais plutôt de jouer de mars à octobre par exemple. Il y aurait une coupure d'un mois vers juillet-août, pour les vacances, et au moins, on jouerait au rugby sur les bonnes périodes de la saison. Que ça soit au rugby à XV ou au rugby à 7.

Est-ce vraiment concevable ?

Si on veut être performant pour les JO 2024, il faut créer du 7 à tous les niveaux. Et notamment sur les catégories -16 et -18. Pour les Espoirs et les Crabos, deux tournois ont eu lieu en début de saison et il y a eu beaucoup de casse. Et certains clubs ne sont pas venus à Toulouse jouer le jeu J’ai échangé récemment avec les entraîneurs de Dijon et Clermont , ils ont eu beaucoup de blessés, car forcément, les joueurs n’étaient pas prêts à encaisser deux jours de rugby à 7. Ce qui a ensuite pénalisé beaucoup d'équipes pour le début de championnat crabos à XV. Les clubs vont-ils continuer à jouer le jeu l’année prochaine ? Je l’espère, ce serait bien dommage sinon.

Toi qui a beaucoup voyagé, sais-tu un peu comment le rugby à VII se développe dans les autres pays ?

Pour l'instant, je n'en sais trop rien... Mais j’envisage d’effectuer un tour du monde l'année prochaine pour justement découvrir comment ça se passe ailleurs, et ce qu'il manque chez nous. Je ne dis pas qu’en France tout est à refaire, mais on peut améliorer des choses, c’est certain. J’aimerais notamment aller aux États-Unis, car je sais que là-bas, ils ont désormais des bourses pour jouer au rugby à VII. Après, je ne pense pas qu'il y ait un million de secrets... Si déjà, on crée un championnat sur la bonne saison et aux bons endroits, un peu plus long, ça va attirer un nouveau public. Aujourd'hui, quand je vois l'école de rugby de Massy qui arrête de s’entrainer le lundi soir, je comprends. En hiver, les enfants ne viennent plus s'entraîner, car les conditions sont difficiles. Pendant cette période, tous les clubs n'ont également pas les moyens d'encaisser toutes les catégories sur le même terrain. Donc on fait des synthétiques… Alors que si tu joues tout l'été, comme le fait le rugby à XIII qui joue de mars à octobre, ça peut être très intéressant. Pas besoin de consommer l’électricité des lumières tout l’hiver. Parce qu'aujourd'hui, les clubs professionnels s'entraînent la journée, mais le rugby amateur lui, il galère à s'entraîner tous les soirs. Avec les Crabos, je redécouvre ce monde du rugby amateur. Mais je ne peux rien leur dire vu les conditions , la lumière est orange, il pleut, il fait froid, du coup, il y a dix en-avant... voire plus. Je pense que ça mérite réflexion...

Cela explique que l'on soit encore aujourd'hui bien en-dessous au niveau international...

C'est compliqué effectivement... Pourtant, quand je vois les Anglais à 7 physiquement, ils sont comme nous... Mais aujourd'hui, nous avons du mal à enchaîner six matchs de très haut niveau. On en fait souvent deux, voir trois... Si jamais tu es en Trophy, tu affrontes des équipes avec un niveau quasi-similaire au tien, donc le deuxième jour, tu t'en sors. Et si tu as la chance de te qualifier pour les quarts de Cup, tu tombes régulièrement sur des équipes qui ont l'habitude d'enchaîner des gros matchs, du coup ça devient compliqué. Et je ne parle pas du deuxième tournoi... Mais clairement, pour être un bon joueur de rugby à 7 aujourd'hui, il faut compter cinq à six mois de travail. Des fois, il y a des exploits, comme cela a été le cas à l'époque avec Arthur Retière, qui avait fait deux très bons tournois. Sauf qu'il n'était pas prêt physiquement à les encaisser et il a eu une pubalgie derrière. C'est peut-être pour ça qu'aujourd'hui, on n'arrive pas à garder les bons éléments à sept. Mais de toute manière, pour qu'un joueur soit prêt pour un tournoi international, il faut au minimum qu'il s'entraîne trois semaines à ne faire que du 7. Actuellement, j'imagine que les quinzistes qui sont sur la liste pour rejoindre l'équipe de France à 7 font une séance de physique spécifique chaque semaine au minimum.

Quelle serait alors la solution pour toi ? Faut-il plus de contrats fédéraux ?

Il y a ça d'une part oui, c'est évident. Il faut également que l'équipe de France Développement fasse beaucoup plus de tournois, pour garder du rythme et du temps de jeu. Mais également pour proposer de l’opposition au groupe pro, mais uniquement à 7. Parce que tous les quinzistes qui viennent faire juste un tournoi, je ne sais pas s'ils sont motivés. Surtout que, si on les fait jouer tout un tournoi, on les envoie au suicide. On est donc obligé de les faire jouer des bouts de matchs. Le problème, c'est que sur ces bouts de matchs, ils vont vouloir s'envoyer à fond pour se montrer et là, est-ce qu'ils vont être lucides, je ne sais pas...Est-ce que le quinziste va pouvoir enchaîner les deux jours, subir la chaleur, supporter la pression... ? On ne sait jamais... Après, pour ces jeunes, c'est une superbe expérience. L’ambiance elle est dans les tribunes, ça c’est sur, c’est de la folie , mais c’est encore plus la folie quand, sur le terrain, les joueurs font le spectacle .

L'équipe de France a changé d'entraîneur, Jérôme Daret ayant remplacé Frédéric Pomarel. Est-ce que cela a amené un véritable changement ?

C'était une année de transition pour le staff et les joueurs, l'objectif étant la Coupe du monde à San Francisco. C'était un tournoi sec et il fallait une vraie préparation pour cet événement. L'équipe de France a montré de très belles choses, malgré l'échec en quart de finale contre les Néo-Zélandais, qui derrière finissent champions du monde. Pour moi, désormais, il faut vraiment se concentrer sur la formation des jeunes du plus jeune âge, car ce sont eux qui seront de la partie en 2024 pour les Jeux olympiques. Quand on voit l'équipe développement de l'Afrique du Sud aujourd'hui, ce sont des jeunes qui ont le 7 dans la peau ! On a vraiment l'impression qu'ils aiment ce sport et le pratiquent de manière spontanée. Ce sont des joueurs qu'on retrouvera à l'évidence sur le circuit mondial, car il y a vraiment une volonté de continuité et de formation au sein de cette équipe. C'est aussi le cas pour la France, mais à plus petite échelle. Il y a par exemple deux joueurs présents aux derniers JOJ (Jeux olympiques de la Jeunesse) qui ont été sélectionnés pour Cape Town (Joachim Trouabal et Calum Randle, qui ont participé au tournoi de Dubaï avec l'équipe de France Développement).Cape Town 7s - Trois renforts appelés avec France 7 pour la deuxième étape