FIDJI : au cœur du système de formation fidjien avec un expert

FIDJI : au cœur du système de formation fidjien avec un expert
Franck Boivert entouré de quelques joueurs connus
Nous avons posés quelques questions à Franck Boivert, expert du rugby fidjien et expatrié depuis plusieurs années.

Franck Boivert est un expert du rugby fidjien et expatrié depuis quelques années dans l'archipel. Ancien directeur technique de la Fédération fidjienne, ill s'occupe aujourd'hui des programmes de Clermont au Fidji, Nadroga, d'où sortent Peceli Yato et Alivereti Raka notamment. Qui de mieux pour nous parler de la formation fidjienne ?

Franck Boivert : "Sans une forte identité une équipe ne peut pas être aussi irrésistible que les Fidji"

Comment se passe la formation fidjienne, de l'enfance à l'âge adulte ? Est-elle différente de la formation française ?

Oui !  Parce que tous les Fidjiens jouent à toucher une main tous les jours pour s'amuser, ensuite c'est le Kaji Rugby (mini rugby) avec des grands tournois scolaires. Puis le championnat des lycées qui culmine avec une finale nationale grandiose et un stade archi bourré. Seuls les instituteurs et professeurs peuvent entraîner les équipes. Enfin, on a un championnat provincial de moins de 20 et les seniors avec l'équipe phare Fiji 7's. Quand la saison à 15 se finit, le seven démarre avec des tournois dans tout les Fidji, qui continuent toute l'année. Les scolaires débutent leur année avec de l'athlétisme et du rugby à 13, puis du rugby à 7 avant de finir par la saison de 15. Les joueurs ont donc une formation très complète avec beaucoup de toucher et de rugby à 7. Mais le secret des Fidji c'est le rugby à toucher à une main qui se joue dans la joie ! 

Si le joueur est bon, quels choix a-t-il ?

Des scouts (recruteur) néo-zélandais et australiens viennent les recruter pour leurs écoles en offrant des bourses. Pour ceux qui ne sont pas recrutés par ces écoles, ils suivent la filière des équipes nationales -18 et -20 puis les Warriors et Drua (équipes nationales pour les joueurs restés au pays). Quelques joueurs entre 18 et 20 ans sont recrutés par les centres de formation français avec plus ou moins de succès. Et puis bien sûr, s'il est excellent, il sera dans l'équipe nationale à 7. Il y a aussi les scouts du rugby à 13 qui recrutent beaucoup d'excellents joueurs que nous formons : Semi Radradra en est un exemple. Mais généralement, les joueurs partent dans les lycées (secondary schools) en Nouvelle-Zélande ou Australie à 16 ans, dans les centres de formations français à 18 ans et guère plus. Puis des supers joueurs que l'on appelle les "Late Bloomers", c'est-à-dire ceux qui se révèlent plus tard, partent quand ils ont dépassé la vingtaine.

La France et les championnats européens les attirent encore ?

Énormément ! Car ils sont plus respectés et mieux payés en France. Ils ont des réseaux (amis, parents) qui leur permettent de trouver des clubs dans toutes les divisions. Pour ce qui est de l'élite, des agents sont toujours à l'affût pour recruter, surtout les joueurs à 7.

Pourquoi ne seraient-ils pas tentés d'aller jouer en Super Rugby ?

Il y en a énormément dans ces filières (les Wallabies ont 3 ou 4 Fidjiens dans leur effectif et pareil pour les franchises néo-zélandaises qui ont aussi des joueurs fidjiens formés par la filière NZRFU. Mais les salaires sont moindres qu'en Europe et les joueurs sont plus exposés au racisme ou au paternalisme qu'en France, où ils sont plus admirés pour leur gentillesse et leur respect. En Nouvelle-Zélande et en Australie ils sont souvent ostracisés et traités de "Coconut", idem pour les Samoans et Tongiens. Beaucoup ont du mal à se loger, car on ne veut pas leur louer, comme me racontent les joueurs partis là-bas.

Quand j'étais DTN, l'équipe de France à 7 est venue faire un tournoi à Suva. Et j'étais très heureux de rencontrer le coach français et de manger avec lui et son staff. Au repas, il me raconte qu'à la fin du dernier match de la saison, un de ses joueurs vient vers lui et lui demande : "Bon c'est fini enfin ! Parce que j'en ai plein le c** !" Les miens, quand ils sont rentrés du dernier tournoi, la première chose qu'ils ont faite a été de vite aller jouer au toucher.

Drua en Super Rugby, ça peut faire mal ?

Drua est un ton en dessous du Super Rugby, juste pour des questions financières et de condition physique. Ils se sont quand même fait battre par une province/club d'Australie donc ils auraient un gros palier à franchir avant d'être compétitifs dans le Super Rugby. Le problème pour que le Super Rugby les intègre est avant tout financier. Mais comme la compétition s'essouffle, peut-être a-t-elle besoin d'une équipe nouvelle et excitante !

Cette équipe de Drua ne pousse pas les joueurs étrangers à revenir au pays ?

Non ! Pas du tout ! Les joueurs à Drua ne sont pratiquement pas payés ! Il n'y a pas de professionnalisme aux Fidji, seuls les membres de l'équipe nationale à 7 sont payés de 15000 dollars fidjiens à 30000, selon leur statut pour la saison. Quelques provinces ont les moyens de récompenser les joueurs 50 dollars la semaine maximum, et ce, sur 3 mois seulement. Après, les équipes de 7 gagnent des prix aux tournois qu'ils se partagent. 

1 dollar fidjien = 42 centimes d'euros

Le cas Nadroga n'est pas une usine à champions pour club étranger ?

À Nadroga, c'est en effet notre mission de permettre aux joueurs de partir à l'étranger pour pouvoir nourrir et aider leurs familles. En évoluant dans un environnement professionnel, ils peuvent atteindre le niveau professionnel ce qui ne peut pas être le cas avec notre championnat plus amateur que semi-professionnel.

Comment les fins de carrière parfois difficiles de certains joueurs sont-elles perçues aux Fidji ? 

Les Fidjiens sont d'un naturel très stoïque et leur foi les aide à surmonter toutes les épreuves. Les deux fins tragiques auxquelles vous faites référence sont d'ordre privé et n'ont aucun lien avec les conditions de travail ou de vie en France. J'étais personnellement très proche de ces deux joueurs. Ici tout le monde en est conscient. Ceci dit, il y a plusieurs joueurs qui réussissent leur reconversion au pays, d'autres reviennent à leur vie traditionnelle de village après avoir dilapidé tout leur argent gagné en France. C'est pour cela que depuis, nous avons intégré à la formation des joueurs des cours de littératie financière et d'hygiène de vie.

Il y a eu plusieurs cas qui ont desservi la réputation des Fidjiens. Mais est-ce qu'ils consomment plus d'alcool qu'un Français, Anglais, Australien ou Néo-Zélandais ? Est-ce un défaut ou une qualité épicurienne que de "manger énormément" ? Je n'ai jamais eu de bagarre générale ici à Nadroga, comme on peut le voir à Albi, Hyères, ou Perpignan où j'ai joué.

On parle souvent des meilleurs Fidjiens, mais ici de plus en plus jouent au niveau fédéral, voir régional. Comment cela se passe-t-il ?

Il y a ceux qui descendent de l'étage supérieur et puis il y a ceux qui sont recrutés par les réseaux que leurs cousins ou parents ont mis en place en France. Pour ceux qui ne gagnent pas d'argent, c'est quand même pour eux une belle aventure et une bonne expérience de vie... C'est comme cela qu'il faut le voir et pas en négatif, comme trop essaient de le dépeindre. Ils ont des visas en ordre qui ne sont pas délivrés facilement car plusieurs garanties sont exigées par le consulat français. Mais trop de clubs essaient de tricher en demandant des visas touristiques pour les joueurs qu'ils recrutent, ce qui est strictement interdit.

L'ancien international Jean-Baptiste Lafond a déclaré que nous formions des joueurs Fidjiens à nous battre, est-ce vrai ?

Un seul joueur a été formé en France sur les 23 de samedi dernier... (Peceli Yato issue de Nadroga, mais arrivé à 19 ans chez les espoirs de Clermont)

La victoire contre le XV de France, est-elle réellement une surprise ?

Ici, pour le public, cela a été une surprise ! Pour les joueurs, non... Car ils côtoient tous des joueurs de l'équipe de France ou les ont côtoyé et savent qu'ils peuvent plus que rivaliser. Pour moi, cela ne l'est pas non plus. Depuis qu'Alain Muir notre coach de la mêlée a fait un travail génial, on a des ballons propres (voir l'essai en première main des 3/4 sur mêlée contre la France) et à partir de là, les meilleurs 3/4 du monde vont faire tourner la tête à toutes les défenses, appuyés par des 3e lignes ailes formées au rugby à 7 et champions olympiques ! (ainsi que Leone Nakarawa) 

Comment voyez-vous la prochaine Coupe du monde pour les Fidji ?

Il faudra battre soit l'Australie, soit le Pays de Galles pour sortir de la poule. Maintenant que les phases de conquête sont assurées, il n'y a plus qu'à régler la défense sur ballons portés et les Fidji peuvent battre toutes ces équipes à condition de jouer le style fidjien !

Il semble que le 7 soit bien ancré aux Fidji. Est-ce que le rugby à 15 peut le détrôner ?

Le 15 est très bien ancré aussi et génère des grandes passions. Un des événements les plus fantastiques auquel j'ai eu la chance de participer est la finale des secondary school, et cette ferveur espante tous les visiteurs. Il y a aussi la Sukuna Bowl, le match annuel entre la police et l'armée, que j'ai eu le privilège de gagner, géant ! 

Que faire pour que la sélection soit encore plus performante ? De l'argent ? 

Il faut juste à la sélection le temps de se préparer ensemble, ce qui sera le cas avant la Coupe du monde.

Pourriez-vous répondre à ces stéréotypes que l'on peut entendre ici ?

"Les Fidjiens ne s'entraînent pas" : J'ai entraîné un peu partout dans le monde des joueurs de différentes nationalités, les fidjiens sont ceux qui aiment le plus s'entraîner, surtout quand on anime des entraînements ludiques. Ils sont hyper motivés car ils savent que pour bien jouer il faut être en forme, et ils veulent être la fierté de leur "Vanua" (leur terre, maison). Le joueur ne rechigne jamais et ne se plaint pas quand on leur rajoute une série de plus. La prochaine fois que vous entendez ce stéréotype, envoyez nous cette personne sur les dunes de sable de Nadroga, on l'attend...

"Les Fidjiens ne jouent que pour l'argent" : Ah ! Celle-là je ne l'avais jamais entendue ! Oui, il suffit de voir tout le pays qui s'arrête pour s'éclater en jouant pour constater cela. Puis sérieusement, la force des rugbymens fidjiens est justement leur enthousiasme, l'argent c'est tout bonus. Au moins, ils se sont amusés.

"Ils prennent la place des jeunes joueurs français" : Les autres nationalités ne la prennent pas ? Très peu de joueurs fidjiens des centres de formations français ont réussi... On peut les compter ensemble si vous voulez. Il faudrait préciser cette réflexion : concerne-t-elle les joueurs naturalisés français ou tous les joueurs fidjiens ? Pour ce qui est des premiers, ils sont français ou pas ? Pour ce qui est des seconds, la concurrence pousse-t-elle à l'excellence ? Au contraire, le protectionnisme pousse à quoi ? Les jeunes joueurs français vont-ils plus progresser avec des joueurs qui les concurrencent ou avec des joueurs qui ne les concurrencent pas ?

"Ce ne sont que des joueurs de ballons, pas fait pour les tâches ingrates" : Oui ils ont des déficiences techniques sur lesquelles on travaille. Est-ce que l'on fait des progrès ? Champions olympiques, 8e au classement World Rugby... Combien est la France avec des joueurs structurés ? Quels sont les résultats au Seven de nos joueurs français, qui sont par ailleurs très courageux ?