Championnat des Nations et Société des Nations, un destin partagé ?

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Championnat des Nations et Société des Nations, un destin partagé ?
Le projet de Championnat des Nations va révolutionner le rugby mondial.
Le projet de Championnat des Nations porté par World Rugby devrait redessiner l’ordre géorugbystique mondial.

Cent ans après la signature du traité de Versailles qui instaurait la création de la Société des Nations, cet ancêtre des Nations Unies voué à l’échec, il s’agit d’un projet rugbystique mondial qui, cette fois ci, fait couler beaucoup d’encre, et pour des raisons pas si différentes : le Championnat des Nations.


C’est un projet colossal que Bill Beaumont, à l’image d’un Woodrow Wilson fort de ses quatorze points, entreprend. En 1919, une tribune diplomatique fut créée pour améliorer la qualité de vie et empêcher le développement de tensions internationales alors que le monde vient de se déchirer une première fois. Aujourd’hui, il s’agit de redessiner l’ordre géorugbystique mondial en créant une compétition internationale annuelle permettant à tous les pays du monde de s’opposer dans différentes ligues de niveau.World Rugby dévoile officiellement les contours de la future Ligue Mondiale, le 6 Nations révolutionné !Pourquoi redessinerait-elle l’ordre géorugbystique ? Parce que jusque-là, les compétitions internationales étaient organisées par régions. Le rugby mondial était dicté par l’organisation géographique de ses participants. Six Nations d’une part, Rugby Championship d’une autre, le tout agrémenté d’une division Nord-Sud. Seule la Coupe du monde, permet aux plus grands de s’affronter une fois tous les quatre ans pour acquérir la suprématie mondiale. Mais le projet de Ligue des Nations bouleverserait tout cela. Il ne s’agit pas de prendre la domination mondiale chaque année, pour cela, il y aura toujours le Mondial. Ici, il s’agit de permettre à toutes les nations de s’affronter de manière régulière. C’est-à-dire de leur donner une opportunité de s’exprimer sur la scène internationale, notamment pour les plus petites. C’est un moyen de faire parler d’elles dans les journaux du monde entier, de les faire exister aux yeux de certains amateurs et d’en donner une image positive. Ne retrouverait-on pas ici les fondamentaux de la diplomatie rêvée par les architectes de la Société des Nations ?Championnat des nations - Ces questions qui restent encore en suspensCertains perçoivent le nouveau projet de Ligue des nations comme une volonté d’augmenter les revenus issus de droits télévisuels du rugby d’un montant estimé à 8,5 millions d’euros. Mais force est de constater que l’enjeu de la compétition représente bien plus que de l’argent ou une volonté de suivre la dynamique du football qui a lancé sa propre Ligue des Nations l’an dernier. Cette compétition possède des retombées géopolitiques, bonnes comme mauvaises, de taille, et il faut les considérer lorsqu’il s’agit de prendre parti.

D’une part, comme nous l’avons évoqué, cette nouvelle compétition contribuerait à la visibilité de certains pays sur la scène internationale. En effet, sans le rugby, qui aurait entendu parler des Tonga avant que l’archipel ne devienne menacé par la montée des eaux. De même, que penserait-on de la Géorgie, si ce n’est qu’il s’agit d’une ancienne république soviétique, si ses meilleurs joueurs n’étaient pas des joueurs emblématiques du Top 14 comme Mamuka Gorgodze ? Ainsi, ce nouveau système de ligues avec promotion et relégation va permettre à certaines équipes de gagner en reconnaissance sur la scène internationale.Vers l'intégration d'une franchise géorgienne dans le Pro 14 ou le Super Rugby ?En effet, la Géorgie, pionnière du rugby européen de second niveau va enfin avoir la possibilité de prendre part au Tournoi des Six Nations si elle se montre plus légitime pour en faire partie que l’Italie. Il s’agirait ici d’un complet remodelage de la géorugbystique européenne étant donné que la Géorgie n’appartient pas à l’aire culturelle d’Europe de l’Ouest. L’Italie était un prolongement des cinq nations, la Géorgie ne l’est pas du tout et si elle venait à rentrer dans le tournoi, l’Europe du rugby en sortirait complètement remodelée. Cette renommée acquise par certains pays pourrait-être influencée par la défaite d’une équipe de premier rang face à une nation montante, qui pourrait être considérée comme une humiliation d’une part mais surtout un exploit selon le point de vue des autres. Rugby à 7: l'Espagne s'offre un succès historique face aux All-BlacksL’Espagne n’aura-t-elle pas gagné en reconnaissance chez les amateurs de rugby après sa victoire contre les All-Blacks aux Vancouver Sevens ? Alors, peut-être que si le projet de Ligue des nations déplait, c’est parce qu’il met en danger l’ordre géorugbystique actuel dominé par les pays occidentaux pour le rendre plus équitable, davantage méritocratique en récompensant l’effort des nations oubliés de la scène internationale comme celles que nous avons évoquées. Ici, World Rugby essaie de ne pas tomber dans les travers dans lesquels a pu tomber la SDN, incapable de protéger les petits pays face à l’impérialisme des puissances occidentales de l’époque que sont les futures nations de l’Axe.

Où auront lieu les matchs ?

Par ailleurs, s’il est un autre aspect géorugbystique remis en cause, c’est le lieu d’accueil des matches internationaux. De petites nations qui jusque-là n’en ont eu que très peu l’occasion pourront accueillir sur leur territoire de grosses équipes. Il s’agit d’un réel enjeu des compétitions internationales puisqu’il permet de montrer un pays au monde entier et car jouer à domicile permet d’enorgueillir la population et d’améliorer les résultats de l’équipe nationale. L’exemple du pays organisateur de la Coupe du Monde semble évocateur. Grâce au Mondial, l’Afrique du Sud a pu cesser d’apparaître comme une nation raciste mais comme une nation pleine d’espoir et en voie d’unification grâce à l’organisation du Mondial 1995. Ainsi, les nations du Pacifique pourront recevoir leurs adversaires et se faire valoir comme des nations respectables au lieu de toujours se rendre à l’extérieur lors des tournées internationales. Les Fidji, meilleure équipe du Pacifique n’ont par exemple pas reçu d’équipe du Rugby Championship depuis 1984. Nous savons tous quelle importance peut avoir une visite officielle pour un pays et la réception d’ambassadeurs sportifs peut être forte de conséquences.FIDJI : au cœur du système de formation fidjien avec un expertToutefois, il est vrai que la compétition telle qu’elle est pensée aujourd’hui par World Rugby possède des limites sur le plan géopolitique. D’une part, elle va incontestablement réduire l’intérêt que portent les amateurs de rugby à la Coupe du monde. Ainsi, les pays organisateurs du Mondial vont perdre de l’attraction aux yeux des citoyens de l’Ovalie. Parmi eux se trouve la France qui en organisera l’édition 2023, soit la saison suivant le lancement de la Ligue des Nations. C’est un outil géopolitique de taille pour certains pays qui disparait, mais au bénéfice de plus petits pays car les grandes puissances pourraient être de fait moins intéressées par l’organisation du Mondial et laisser leur place à d’autres nations qui en étaient marginalisées faute de moyens économiques. Toutefois, les véritables enjeux géopolitiques contestables résultent du fait que, si World Rugby lance cette compétition mondiale, c’est indéniablement pour gagner des joueurs de par le monde. L’évocation d’une possible finale de la Ligue mondiale au Camp Nou de Barcelone, dans un pays où le rugby n’est pas coutume en témoigne. Une telle délocalisation impliquerait que les acteurs du rugby ne soient pas ceux qui bénéficient de ses retombées en termes économiques et d’image.Championnat des nations - La Premiership soutient la LNR à 100 %Ainsi, World Rugby, tente de développer l’attraction du rugby dans le monde. Mais l’organisation doit être attentive à ne pas tomber dans le piège d’une volonté d’expansion du rugby qui pourrait nuire au sport comme aux pays de l’Ovalie. La proposition de privilégier les États-Unis aux Fidji, sur laquelle l’organisation est revenue à la suite de la levée de bouclier des joueurs des nations du Pacifique, aurait pu avoir un impact très controversé sur les Fidji. Rappelons que le pays vit pour et grâce au rugby. La seule médaille olympique que le pays n’ait jamais gagnée est la médaille d’or en rugby à 7 masculin. Le pays a célébré cette victoire une semaine entière et des billets fidjiens ont été dessinés à l’effigie des joueurs. Le priver d’un championnat mondial au bénéfice d’une nation moins bien classée aurait été considéré dans l’archipel comme une insulte au rugby fidjien qui se serait vu puni pour une raison économique déconnectée de la compétition. Il s’agit donc pour World Rugby d’être vigilante afin de ne pas provoquer de crise diplomatique lors du choix du format de la compétition.Ligue mondiale - Les joueurs du Pacifique vont-ils boycotter la Coupe du monde 2019 ?Cette compétition en projet sera donc pleine de retombées géopolitiques à l’importance plus ou moins variée selon les pays. Ainsi, il existe une véritable opportunité pour tous dans cette compétition qui toutefois présente aussi de dangereux aspects négatifs. World Rugby doit être attentive à les éviter au risque de la voir, comme la Société des Nations, apparaître comme injuste et biaisée et vouée à l’échec. Rappelons qu’à force d’exclure des pays des négociations, la SDN a ouvert la porte à un conflit mondial dévastateur. Espérons que l’ONU du rugby saura l’éviter, cessant de faire la sourde oreille face aux doléances des nations qui la composent alors que les ligues professionnelles nationales commencent à élever la voix.

A propos de l’auteur : Antoine Duval, 19 ans, est étudiant à HEC Paris. Il est l’auteur d’un livre intitulé Géorugbystique qui traite du lien existant entre le rugby et la géopolitique ainsi que de son poids dans les relations internationales.